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Full text of "Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel, ou Introduction à une classification naturelle des idées avec leurs signes propres"

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ESSAI 

SUR LES SOURDS - MUETS 



» 



SUR LE LANGAGE NATUREL. 



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CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI AU DÉPÔT 
DE MA LIBRAIRIE, - 

Palais-Royal , galeries de bois , n°» a65 et 266. 



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ESSAI 



SUR LES SOURDS ^ MUEES 

Et SUR LE LANGAGE NATUREL, 



ou 



INTRODUCTION 

A UNE CLASSIFICATION NATURELLE DUS IDEES 
AVEC LEURS SIGNES PROPRES. 



PAR A. BEBIAN. 



ceooooccooocQ 



V 




PARIS, 

J. G. DENTU, IMPRIMEUR -LIBRAIRE, 

rue des Petits- Augustin* , n<> 5 (ancien hôtel de Persan). 
1817. 




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^opjcs ^mpiuires seront signes de l'Auteur. 



f/î 






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A MONSIEUR 

L'ABBÉ SICARD, 

BIRXCTEUR DE ^INSTITUTION ROYAIA M3 SOURDS-MUET* 
KE PARIS, 



Membre de rAcadémie française , de 1» Léjpoa dTionneu*, 
Cheralier des Ordres de Saint - Wladimir de Russie et d* 
Vaaa de Suède. 



-M 



ON RESPECTABLE AMlv 



Il n y est plus possible de parler des sourds-muets 
sans rappeler vos travaux et vos succès. Votre nom 
trouve naturellement sa place en tête d'un ouvrage qui 
a rapporta ces en/ans de votre adoption. 

Eh vous offrant ce faible Essai 9 jç ne fais que 
vous rendre ce qui vous appartient : honoré de votre, 
amitié depuis mon enfance, nos fréquens entretiens 
*t Ptxémple de votre vie y m'avaient ftit depuis long- 



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4%r$psrP<*rÈQger i -intérêt squi p*us anime pùup cette 
classe intéressante par son malheur, et, le plus ordi- 
nairement aussi, pan la réunion de toutes les qua- 
lités du cœur : comme si la nature eût voulu com- 
penser par-là u/{ oubli trop cruel. 

Pous savez avec quelle ardeur j'ai étudié tout ce 
qui regarde les sourds-muets. Les liaisons d'amitié 
que f avais formées avec quelques-uns de vos élèves, 
et particulièrement L. Clerc, qui a été appelé aux 
Etats-Unis pour y faire participer ses frères dïinfor- 
'iuneauX bietifaitè de votre méthode, m 9 avaient fami- 
liarisé avec le langage des gestes, q,u$ personne ne 
leur apprend, et qu'on peut appeler langage naturel 
de l'homme , puisque nous, en portons en nous le 
principe, que les circonstances développent selon nos 
besoins. Je fus frappé des ressources de ce langage $ 
fai souvent admiré avec vous la facilité qu'il offre 
pour l'expression des idées intellectuelles et l'expli- 
cation de$ actes de t entendement. Nous avons aussi 
formé quelquefois /e vœu, q\\ on adoptât pour Pyédu- 
cation des en fans parlans. une méthode analogue à 

~ . celle qui réussit si b\en pour les ejnfans n oui font privés 
de l'ouïe et de la parole^. 

A mesure que je connaissais, tnùqux les sourds- 
muets v Réprouvais un plus vif regret de voir que 
varnii tant de milliers de ces infortunés, il n'y en eût 
çwtyï -s* £e*# nofnbre qui fussent rendus^ par Pins- 



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tniQthn à la religion $t à ta société : ce qui est (Tau* 
tant plus déplorable, que l'ignorance et i 'inexpérience- 
de fov4e$ choses çà fcs mtrç$ sont cQnfyiqnés à 
»égit*r> rewifwik à pervertir en eu# & #&? èWW 
naturel. R%^mufrec&$ y & SQur^r^ue^ qu( eonf 
fulmisà^lnstruetton, n* peuvent % (klong-tejupf, vouf 
k savez, étudier par eux-mêmes , pqnçî VU'it n 'y a ty 
dictionnaire ni livres élémentaires dont ils puissent 
se servir, n'ayant encore l usage d'aucune de nof 
langues. 

Ce double- inconvénient devînt Fobjet de mes ré- 
flexions ; foi pensé qu'on pourrait le corriger, si on 
trouvait le moyen de fixer leurs signes sur le papier 
comme on y fixe la parole. Pour y parvenir, j'ai 
cherché les élémens du geste, qui sont en petit nombre, 
et /ai affecté à chacun un caractère propre. J'espère 
quen voyant la simplicité et la facilité de ce moyen r 
on dira qu'il n'y a pas eu grand mérite à l'inventer. 

J'ai soumis ce travail à votre examen ; vous 
avez reconnu la fécondité du principe et l'avantage- 
qu'il promet y en mettant la pratique de votre art à la ] 
portée de tous les instituteurs > et même des parens 
qui voudraient instruire eux - mêmes leurs enfans.. 
Vous m'avez engagé à publier quelques réflexions 
que j'y avais jointes : je cède à vos conseils. En pa- 
raissant sous vos auspices,, cet Essai sera reçu avec 
plus d'indulgence. Je sens que mon travail laisse 



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encore beaucoup à désirer; mais f espère (et c'est 
dans cette vue que je le publie) que les personnes qui 
t'intéressent aux sourds -muets, voudront lien m'è- 
clairer de leurs lumières} je recevrai toutes les obser- 
vations avec reconnaissance, et j'en profiterai, n'ayant 
d * Outre but que de me rendre utile à ces infortunés, 
en suivant de loin vos traces* * 

Recevez, mon respectable ami, thommage de mot 
rwmmmmcç et de m* profonde vfcérçOiQn* 



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+/%/%/%/%/%tV%W%/\WW%W%J%tW%t%/%/\t\/%/%fW\t\W% 



PRÉFACE. 



Les observations qui composent cet 
Essai étaient destinées à servir d'in- 
troduction à un ouvrage dont j'indi- 
que le plan (pag. 67 et suiv.). Je les 
publie pour réclamer les conseils de 
ceux qui prennent intérêt aux sourds- 
muets. 

Ce petit ouvrage ne sera peut-être 
pas sans utilité dans ce momept, où 
Ton s'occupe, de toutes parts, Itanul- 
tîplierles établissemens d'instruction 
pour ces infortunés , qmonfdouble- 
înent droit à la protection des Sou- 
verains, a titre de^sujets et à titre de 
malheureux. 



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. (ij) 

En entreprenant de classer métho- 
diquement les idées, et de déterminer 
leurs signes propres, | encourrai peut- 
être le reproche d* avoir consulté plu- 
tôt mon courage que mes forcer j mais 
que ne peut un travail assidu çoutçnii 
de l'espérance d'être utile à l'huma- 
nité! X aurai 2}ttefytmoç bu,t, s^ Ton 
trouve .que le plan de mon ouvrage 
est assez bien combiné, pour que t 
sans en changer les bases, chaque 
partie puisse recevoir successivement 
la perfection qvf ette n'aurait pas 4 a- 
bor4 $$[$ mon tr^# Je serais* 
encore fye^çeux, quand je ne ferais 

spq tew î m p%te#te ?$& et 

ks mo^ns^'e^éçufër çg que je, n' au- 
rai, pi* %ir^ n*oi*m^me,£ espace au 
moins que- le moîit qui m/ anime ser- 
vira d'excuse à ma témérité, et fera 



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( «j ) 

recavpir cet E^ssai avec indulgence. 

Il est difficile de ne pas se passion- 
ner un peu pour le sujet sur lequel 
on a long -temps médité, sur- tout 
quand ce sujet est vaste et neuf, et 
présente une application immédiate. 

En exposant les ressources du lan- 
4g4g§ d#3 sourds-muets, j'ai été con- 
-&é% à pariée des imperfections de 
na» langues ; mais je suis loin de pen- 
se* , comme Yossius, dont j'ai cité 
I opinion i qu'il faudrait renoncer à 
X usage de la parole pour ne plus s ex- 
primer que par gestes. Les langues 
sont le fruit des siècles, et des efforts 
-réww de tQP&tes plus beaux génies. 
i£S <W*yr|^^ <te$ grands écrivains 
fao* mm* Vtëfoge de la parole que 
W^ m qu®n j§e pourrait dire. 



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( iv ) 
Ce serait, a dit CondiUac, igiiotèr 
le premier avantage de l'art de parler 
que de le regarder seulement comme un 
moyen de âommunicatwn. Je le consi- 
dère comme un moyen analytique, qui 
nous conduit d'idées en idées, de juge- 
mens enjugemens, de connaissances en 
connaissances ± Mais c'est justement 
parce que la parole n est pas seule- 
ment l'expression, mais encore l'ins- 
trument ordinaire de la pensée, qttfc 
ses imperfections ont des consé- 
quences si fâcheuses, et ont mé- 
rité de fixer ï attention dès philoso- 
phes: ' " 

Je n'ai pas cru nécessaire de coiô- 
battre l'opinion qui veut que nos 
idées soient inséparables des môte 
destinés à les représenter : cette er- 



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(<T) 

ïçur se troure: réfutée par un trop 
grand nombre fie faits positifs. Pour 
ne prendre des exemples que parmi 
les sourd&muets : sans parler du plus 
ou: moins -grand développement de 
leur esprit v avant qu'ils aient la con- 
naissance d'aucune langue, j'aurais 
pu citer ces deuk sourds-muets , l'un 
de Chartres, l'autre d'Angleterre, 
qui, ayant recouvré spontanément 
l'ouïe, acquirent en trop peu de temps 
l'usage de leur langue maternelle ,\ 
pbur qu'on puisse supposer qu'ils 
aient appris 1«^ idées avec les mots; 
Celui de Chartres n' avait pas fait part 
à ses parens du changement heureux 
ojiiéré dans ses organes; maïs écou- 
tant attentivement tout ce qui se di- 
sait autour de lui, et s' exerçant en 
secret, il se mit un beau jour à parler, 



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'('tJ ) 

comme les autres , au grand. étâttiUK 
ment de sa famille. * o',.L ; ,.; lin: * 

:. ..-.--: ... ..v - r - >" : - ■ ' '-t 
.Jai^isipu citer encore Ions lesl 
sôurdsrmuel^ qui ânfo&ent kl institut» - 
ÛQWi (€ft qui, àù bout de «quelques! 
jjûtors, . Causent #vec leuçsl camarades 
Qommei *&il& âvaiei^;;ftù*^»urs yécw 
ensemble. ; S'ài yh déi ces eftfanà Ak 
&uit t di# . ou; douze ;asns , ; qui r sahp 
aucune infraction , araiënt assez de 
justesse d'esprit poùr,reéorinaîtea«ti 
feire remarquer l'inexactitude, dq 
quelque8 lignes ériipièyés darte I* 
maison; >;<; ^ - •-;*t;v.;j;;.K: ) : .-!*-0 

fl est incontestable que la surdité O 

« . , • — 1 JT; 

- \ - « t ;p j j> : .. i '.;.Ji J i , /MJ.: , M..i Jl.iV 
(*) Il en serait de même fie }a privation du go|U et 

de l'odorat. Cferc , dont j ai parle, est aussi prive de 

«e dernier senst v .. .i, ,,,*.. ^ 



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( vij y 

tfôte iièti dé ïâ force ni de l'éteftdue 
delà pèbsëë. D un aiitte côté, il tfest 
£as déWoiitrë, sî, atec mie ignorance 
parfaite, on serait plus éloigné de là 
vraie science, qu'avec beaucoup de 
connaissances semées d'erreurs et de 
préjugés; et si on ne gagnerait pas 
souvent à perdre tout ce qu'on sait, 
à condition de perdre aussi tout ce 
qu'on croit savoir. J'espère cependant 
qu'on ne m'accusera point d'avoir 
mis la condition des sourds -muets 
au-dessus de la nôtre. Je suis bien 
éloigné de contester les avantages de 
l'ouïe et de méconnaître ce bienfait 
du Créateur. Si l'ouïe n'ajoute rien à 
l'intelligence, ce sens est pour nous 
une source de jouissances ; son uti- 
lité se reconnaît à cbaqye instant ; la 
privation en est un malheur réel. 



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( viij ) 
Tous mes vœux seront remplis, si je 
puis contribuer à porter quelques 
dédommagemens à ceux qui en sont 
affligés. 






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ESSAI 

SUR LES SOURDS -MUETS 
SUR LE LANGAGE NATUREL, 

DÉFINITION^ 

JLe mot signe a été pris dans beaucoup d^ac^ 
ceptions différentes. Le Dictionnaire de VA* 
cadémie le définit : La démonstration eacté* 
Heure de ce qu'on pense ou,de ce qu'on veut. 
On peut dire encore que c'est l'expression 
d'une idée , destinée à réveiller une idée sem- 
blable dans l'esprit de celui à qui l'on s'a- 
dresse. • 

En parlant des sourds-muets, on restreint 
ordinairement la signification de ce mot aux 
gestes par lesquels ils communiquent leurs 
pensées ; un signe est , dans ce sens , Un ou 
ph^^irs gestes exprimant une idée. 

signes qui ont un rapport direct et na- 



iu^^ii 



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C > ) 

turel aux idées, et les rappellent par eux-mêmes, 
sans convention préliminaire, peuvent être ap- 
pelés signes naturels. Les produits des arts dû 
dessin sont , par exemple , les signes naturels 
des objets qu'ils représentent. 

Si on veut prendre cette expression dans le 
sens le plus rigoureux r on ne donnera le nom 
ûe signes naturels qu'à ceux qui , non seule- 
ment rappellent immédiatement l'idée, mais 
sont encore inspirés par la nature même et 
produits sans étude et sans art : telles sont ces 
expressions de la physionomie qui rendent 
avec tant de vérité toutes les affections de l'ame 
et même les opérations de l'esprit; où se pei- 
gnent dans toutes leurs nuances le plaisir, là 
douleur, la joie, la tristesse, l'amour, la haine, 
la compassion, la colère, le désir, l'horreur, 
l'admiration, le mépris, la frayeur, la surprise, 
l'attention, l'inquiétude, la méditation, etc. 
Tel est encote le geste de la main ou du Côrp$ 
qui accompagne ces diverses expressions de la 
figure , et leur donne plus de force et de pré- 
cision : il repousse avec dédaiti , on sette avec 
tendresse \ il appelle , commande , prie ou me* 
nace; il rapproche les objets que l f œil examine 
et compare j il en fait voir les rapports 4|*di-+ 
mensioii ou de forme ; il en indique les filou- 



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(S) 
teméns , en dessine le contours, et exprime ëti 
les imitant tontes les actions possibles. C'est 
par ce moyen que tous les sourds-muets s'en- 
tendent entr'eux , et que des sauvages 9 même 
en parlant des langues qui leur sont respectif 
vement inconnues, savent se communiquer 
leurs pensées , -engager leur foi , contracter des 
alliances. Des relations dont On ne peut con- 
tester la véracité, ne nous manqueraient pas 
pour appuyer ce fait. Nous citerons entrautres* 
un morceau fort curieux inséré dans les Tran* 
^actions philosophiques amêricames > et dont 
nous donnons la traduction. 

L'ensemble de ces signes, qui sont naturels 
à tous les hommes, et compris en tous les lieux, 
forme un langage beaucoup plus riche qu'on 
lie le croit communément ; il suffit à tous les 
besoins de la pensée , et mérite le nom de lan* 
gage naturel. Nous\eriendrons sur ce sujet , 
après avoir jeté un coup-d'œîl sur l'histoire de 
^instruction de sourds-muets» 



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(4) 



1\*W%*W%MV\W%t\W\1V*V%W\M\W\W\(\W\*%W% 



PRÉCIS HISTORIQUE 



DE 



L'INSTRUCTION DES SOURDS -MUETS. 



JL/es sourds-muets eurent longtemps le double 
malheur d'être privés par leur infirmité du 
commerce des hommes, et d'être confondus 
avec les idiots et les insensés. Les anciens les 
regardèrent comme des victimes de la fatalité , 
frappées du courroux céleste. Dans quelques 
contrées ae l'Asie , au contraire , ils partagè- 
rent avec les hommes privés de la raison; les 
respects/Les peuples, qui les révéraient comme 
des prédestinés. 

Les Romains , dont les comédiens portèrent 
à un si haut degré de perfection le langage des 
gestes , qui est le langage naturel des sourds- 
muets, auraient dû, il semble, y puiser l'idée 
et les moyens d'adoucir le sort de ces infortu- 



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/ 



(5) 
nés ; et un art consacré aux plus frivoles plai- 
sirs , fût devenu cher à l'humanité. 

Mais le bienfait de leur instruction élait 
réservé à cet esprit de charité qui descendit 
sur la terre avec la religion chrétienne. Cepen- 
dant long -temps encore le sort des sourds- 
muets n'excita qu'une impuissante et stérile 
pitié ; et ce n'est qu'à une époque peu reculée 

• que leur infortuné fixa l'attention de quelques 
hommes généreux, qui entreprirent de les ren- 

• dre à la religion et à la société. 

Instruction de? sourds-muets par lu parole. 

C'est par la parole ou par l'écriture, qui 
est la peinture de la parole, que les hommes 
se transmettent ordinairement leurs pensées. 
Parce que ce moyen de communication est 
général , on était porté à le regarder comme le 
seul possible. On croyait même , et cette opi- 
nion n'est pas encore entièrement détruite, que 
la parole est indispensable à' l'exercice 'de la 
pensée. On dut par conséquent chercher avant 
tout à rendre aux 3ourds-muets l'usage de cette 
faculté. 

P. Ponce, bénédictin du couvent dç Saha- 
gun, au royaume 8e I^éon, est,, à ce qu'il pa- 



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raît ', le premier qui en fit Fessai, et le succès 
surpassa son atteste; car on rapporte que ses 
élèvts soutenaient en public des discussions 
Sur divers sujets, « Chose admirable , dit WaU 
lisius (i), P. Ponce, bénédictin, mon ami r 
apprenait à parier aux sourds de naissance, sans 
autre art que de leur enseigner d'abord à écrire, 
eu leur indiquant avec la main les objets qui 
étaient désignés par les caractères, et en pro- 
voquant ensuite les mouvemens de la langue 

qui y correspondent C'est ainsi que ceux 

qui sont privés de l'ouïe peuvent remplacer la 
parole par récriture , et arriver à la connais-» 
sance des choses divines par lé moyen de la 
vue, comme les autres le font par le moyeu 
de Fouie ^ ce dont j'ai été témoin dans les élèves 
de mon ami. » Ils raisonnaient, dit-on, sur 
l'astronomie , la physique et la logique -, con- 
naissaient le grec* l'italien, le latin; quelques^ 
uns y ajoute-t-on, étaient d'habiles historiens j 
Us se sont (2) , dit quelque part Pedro de 
Ponce, tellement distingués dans les sciences, 
qu'Us eussent passé pour gens habiles, aux 
yeuao même d'Aristeté, 

(1) Philosophia sacra , cap, ni, pag. 55. 

(2) Note communiquée au docteur Gé\ par M. Em- 
manuel Nugnea de Taboada* 



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(7) 

Lçs témoignages unanimes des contempo- 
rains ne laissent aucun doute sur les succès 
vraiment prodigieux de P. Ponce ; on ne pour- 
rait les soupçonner tout au plus que d'un peu 
d'exagération. Il se peut que, dans l'admira- 
tion qu'a dû exciter un phénomène jusqu'alors 
inouï, on se soit fait quelqç'illusion. Ceux qui 
connaissent bien les sourds-muets, savent qu'il 
arrive fréquemment qu'on attribue à leur intel- 
ligence ce qui est l'effet de leur mémoire , sur- 
tout quand on ïqs a habitués à ne s'exprimer 
que par la parole. Quoi qu'il en soit , il paraît 
que P. Ponce ne transmit point à un succes- 
seur ses procédés , et encore moins son talent. 
Mais si son art mourut avec lui > son exemple 
ne fut pas perdu pour l'bumajûté. 

Trente-six ans après sa mort (i)> en 1620* 
Juan-Pédro Bonnet publia en espagnol XArÇ 
de foire parler les SQurd^muets. Il était secré- 
taire du connétable dé Vélasco, dont Poi^cp 
avait instruit la sœur et les deux frèrçs-, sourds- 
muets. Il avait eu nécessairement connaissance 
de la méthode de P. Ponce : il paraît cepen- 
dant qu'il n'en fait pas mention. Je ne puis 



(1) Mort au mois d'ao&t i584 ; çUns k couvent de San 
Salvador de Onsy. 



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(8) 

assurer le fait , ni rien dire de son ouvrage , que 
j'ai vainement cherché à me procurer. 

Deux autres Espagnols, Emmanuel-Ramirez 
de Cortone , et Pierre de Castro , marchèrent 
avec honneur sur les traces de leur compa- 
triote. 

J. Wallis, processeur de mathématiques à 
Oxford , ayant long-temps médité sur la for- 
mation du son, dont il donna un excellent 
traité (i), trouva un moyen de corriger tous 
les défauts de prononciation qui ne tiennent 
pas à un vice d v organisation de la langue, et 
Rapprendre même à parler aux sourds-muets. 
C'est, Je crois, un des hommes qui aient le 
mieux connu l'art de les instruire. H fit Pédu-> 
cation de plusieurs de ces infortunés $ il leur 
apprenait à exprimer leurs pensées par la pa-^ 
yole et par écrite et à comprendre ce qu'on leur 
écrivait. « \l leur faisati^ articuler distinctement 
« tous les mots les plus difficiles , en leur mon- 
« trant les positions et les mouvemeus qu'il 
« faut donner à la gorge , à la langue , aux 



(i) Grammatica linguœ anghçanœ , cui prœfîgitury 
de loquelâ sive de sonorum omnium loquelariûm for~ 
rnativne tractatus grammatico-pfy'sicus , anno 1&5% 
primidn édita. \ 



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(9) 
-* lèvres et aux autres organes de la voix. La 
« souffle qui sort alors des poumons produit 
tf toujours le son désiré, que celui qui le pro^ 
« fère, s'entende ou ne s'entende pas (i). 
« Voilà , ajoute Wallis , la partie de leur 

* éducation qu'oif aime le plus à admirer; et 
« c'est cependant la plus facile et la moins 
v importante, et qui leur serait d'un bien faible 
« usage, sans ce qui reste à faire; car pronon- 

* cer des mots comme des perroquets, sans 
« connaître leur signification, de quelle utilité 
« serait-ce dans le commerce de la yie?* Aussi 
dédaigne-t-il d'apprendre à parler à plusieurs 
de ses élèves. A l'aide des signes, par lesquels 
les sourds-muets expriment naturellement leurs 
pensées , il parvenait en peu de temps à les 
mettre en état 4 de comprendre ce qu'ils lisaient, 
et d ? acquérir par conséquent toutes les con- 
naissances qui peuvent se transmettre par les 
livres. 

Sans avoir eu connaissance ni des travaux 
des trois Espagnols ni de l'ouvrage de Wallis, 
Conrad Amman, médecin suisse, entra dans 
la même carrière, et obtint un succès égal. 

(i) Lettre au docteur Beverly, — Transactions pé£* 
fasophiquçs. liOûdres, 1698; 



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( io ) 
Son traité intitulé Surdus loquens (imprimé 
en 1692)9 fit connaître l'heureux résultat de 
ses recherches; la Dissertation sur la parole, 
qu'il publia plus tard (en 1700), et qui en 
forme le complément ,. renferme la meilleure 
explication qui eût paru jutque-là, du méca- 
pi$me des prgjnes de la voix et de la formation 
des 909$. Ou trouve dans ces deux auteurs 
toutes les lumières dont on peut avoir besoin 
pour apprendre à parler aux sourds - muets, 
Quoique l'ouvrage de Wallis soit plus spécia?- 
lemffit destiné à la prononciation anglaise, e% 
celui d'Amman à la prononciation allemande » 
il ne faut qu'un peu d'étude pour en appliquer 
les principes à toutes les autres langues. 

P$iV£i9$ , Portugais , contemporain de l'abbé 
de l'Epée , ajouta à la pratique de s^s devan- 
cier^, l'usage du 1 * alphabet manuel; qu'il avait 
recueilli dans les collèges d'Espagne, et qu'il 
s'appropria en le perfectionnant et en l'e|iriT- 
cbis.&ant d'ungrand nombre de signes nouveaux, 
propre* à indiquer la prosodie des mou et la 
diversité des intonation*. J'ignore si cet alpha- 
bet a été conservé quelque part en entier. 

Le P. Vanin , doctrinaire , qui s'occupait à 
l^mêwe époque, de l'iuftmcuw des ssurds- 
muets , parlait à leur» yeu* *tt JPQyfti dW 



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( II ) 

lampes qui représentaient les principaux traits 
de l'histoire sacrée. 

Un peu plq$ tard , l'abbé Deschamps pu- 
blia un Cours élémentaire d 'Education des 
sourds -muets. Cet ouvrage a été l'occasion 
d'une brochure intéressante d'un sourd-muet (i ) 



(i) Observations d'un sourd-muet sur un cours élé- 
mentaire, etc. Farts, 1779. On en a rendu compte 
dans le Mercure de décembre , même année , où l'on 
trouve, de plus, une lettre de M. Desloges. Je viens de 
ne procurer cette brochure, que j'avais long -temps 
cherchée , et dont je n'avais lu que quelques passages* 
Je crois qu'on me saura gré de faire connaître quelque 
ehpse de ce singulier auteur. Voici comme il rapporte 
ton histoire s 

« Je suis devenu sourd et muet à la suite d'une petite* 
vérole affreuse que j'ai essayée vers l'âge de sept ans. 
Les deux acctdens de la surdité et du mutisme me sont 
survenus en même temps , et pour ainsi dire sans que 
je m'en sois aperçu.. Pendant le cours de ma maladie, 
qui a duré près de deux ans , mes lèvres se sont telle- 
ment relâchées, que je ne puis les fermer sans un grand 
eâbrt, ou qu'en y mettant la main. J'ai d'ailleurs perdu 
presque toutes mes dents : c'est principalement à ces 
deux causes que j'attribue mon mutisme. 

t Dans ies commencdtaens de mon infirmité , et tant 
que je n'ai pas vécu avec des sourds et muets , je n'a-» 
Vais d'autre ressource pour me faire entendre, que l'é> 
criture ou ma mauvaise prononciation* Je ne me servaie 



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■ ( » ) 

qui crut devoir défendre le langage des signes 
méconnu par l'abbé Deschamps , et qui est 
lui-même une preuve éclatante 3e la supério- 
rité de ce langage pour le développement de 
l'intelligence ; car, sans presque 4'autr es secours 
que l'usage des signes naturels et la fréquenta- 
tion de quelques sourds-muets , pour la plupart 
moins instruits que lui, P. Desloges avait ac-t 
quis qne justesse d'esprit que beaucoup de par- 
tons, avec une bonne éducation, auraient pu 
lui envier. 

que de signes épars , isole's , sans suite et sans liaison. 
Je ne connaissais point l'art de les reunir pour en for- 
mer des tableaux distincts, au moyen desquels on pqut 
représenter ses différentes idées , les transmettre à ses 
semblables , converser avec eux en discours suivis et 
avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art si 
vtile, est un sourd et muet de naissance, italien de 
nation, qui ne sait ni lire ni écrire; il «tait domestique 
chez un acteur de la comédie italienne* Il a servi en- 
suite en plusieurs grandes maisons , et notamment chez 
M. le prince de Nassau. J'ai connu cet homme à l'âge 
de vingt-sept ans, et huit ans après que j'eus fixe ma 
demeure à Paris. » (Pre'f. , pag. 7 et^suiv.) 

Avant son infirmité, Desloges avait reçu quelques 
principes de lecture et d'e'criturfe, dont il avait conserve 
le souvenir, et dont il tira ensuite un si grand parti* 
C'était un pauvre ouvrier, colleur de papier et relieur^ 
prive' de tout secours étranger pour sou instruction*. 



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■•(.*,). 

L'abbé Deschamps n'ajouta rien d'ailleurs £ 
ce qui avait été fait avant lui ; il s'appliquait 
beaucoup plus à bien faire articuler les mots à 
ses élèves, qu ? à leur en faire connaître la signi- 
fication précise j et croyait avoir tout fait pour 
eux et les avoir rendus à la société , quand il 
les renvoyait dans leur famille, portant dans 
leur mémoire ou dans leurs cahiers un grand 
nombre de réponses et de demandes, qu'ils pro- 
nonçaient assez distinctement, mais prequ'aussi 
pauvres d'idées qu'auparavant. Ce qu'il n'avait 
oté tenter lui-même en faveur de ces enfans , 
il se flattait que seuls ils pourraient le faire , et 
que , sans autre secours que les mots qu'il leur 
avait appris à prononcer > on les Verrait , avec 
le temps , accroître la somme de leurs idées , 
les rectifier, les combiner, comme font les 
enfans ordinaires, avec les progrès de l'dge. 
Vainement l'abbé de l'Épée avait pris soin de 
lui exposer les avantages , de lui expliquer les 
procédés de la méthode d'instruction par 
signes •j l'abbé Deschamps ne fut frappé que 
des imperfections inséparables d'une invention 
nouvelle. Il fut effrayé des difficultés : il s'ar- 
rêta devant elles au lieu de chercher à les sur- 
monter, pour les aplanir à ses élèves. 

Rendre aux sourds-muets la faculté méca- 



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( 4 ) 

nîque de la parole , sans leur apprendre à at- 
tacher une idée précise à chaque terme , sans 
leur faire connaître nori seulement la valent 
absolue des mots , mais encore leur valeur re- 
lative , et l'influence qu'ils exercent les uns 
sur lés autres dans la composition de la phrase; 
sans les initier enfin à tous les secrets de nefs 
langues ; c'est porter un bien faible soulage- 
ment à leur infortune , c'est fatiguer leur mé- 
moire sans fruit pour leur intelligence. Tel 
était le vice fondamental dé la méthode de 
l'abbé Deschamps ; tel sera celui de toute rfé- 
thode qui n'aura pas pour principe d'éclairer 
l'esprit et de former le jugement. 

Si l'instruction des sourds-muets par la pa- 
role a conservé quelque faveur, c'est par le 
souvenir des succès réels obtenus par l\ï. Pe- 
reire. Mais combien peu d'enfans sont placés 
dans des circonstances aussi favorables que 1e 
fut son élève, Sàbouïieux de Fontenài , cons- 
tamment sous les yeux d'un excellent maître, 
au sein d'une famille dont tous les membres*, 
dont tous les amis , coirfme il nous l'apprend 
lui-même , concouraient à son instruction avec 
un tendre intérêt, qu'échauffait encore la nou- 
veauté de la chose. Qu'en peut-on raisonna- 
blement conclure? sinon qu'un homme habile 



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(.5) 
Tqtxx se consacre» exclusivement & l'éduiiatïoti 
d'un ou deux sourds-muets , parviendra , à force 
de soins , de temps et de patience , à triompher 
de tous les obstacles. Mais remarquez encore 
que cette éducation même, pour être un jour 
autre chose qtie celle d'un perroquet , doit né- 
cessairement commencer par le langage des 
gestes , seul moyen de communication qui sort 
dans le principe entre le maître et l'étète , 
parce que les signes seuls ont un rapport diredt 
à l'idée ; et l'on ne peut renoncer à ce secours, 
que lorsque le sourd-muet est déjà avancé et 
qu'il entend un assez grand nombre de mots , 
pour comprendre les définitions à l'aide des- 
quelles va cherchera à lui donner l'intelligence 
des autres mots qu'il ne connaîtrait pas en- 
core. 

Si cette méthode , pénible pour le ttiattre , 
rebutante pour l'élève, peu sûrte dans ses ré- 
sultats, peut néanmoins réussir dans une édu- 
cation privée , elle ne saurait être admise 
Sans préjudice dans une institution publique , 
où le maître est obligé .de partager 'ses soki* 
entre un grand nombre d'élèves. Le but de 
l'éducation doit être, non pas cTaprpretidfé dci 
mots, mais de donner des idées justes; hoà 
pas d'exercer un organe ni une seule faduké 



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(«*;).■ 

Comme la mémoire , mais dq, développer Pea- 
semble des facultés intellectuelles , pour for- 
mer un jugement droit et sûr. 

L'avantage inappréciable qu'offre la réunion 
des sourds-muets , et qui ne peut s'allier avec 
leur instruction par la parole , c'est d'enrichir 
chacun des idées de tous les autres -, c'est de 
réveiller leur intelligence en stimulant leur at- 
tention y . c'est de les forcer à donner à toutes 
leurs conceptions une forme claire et précise , 
qui les rende susceptibles d'être transmises 
par le geste. 

Mais au lieu du spectacle intéressant qu'of- 
frent ces enfans réunis, au lieu de ces groupes 
enjoués , de la vivacité de leur pantomime , du 
feu de leur conversation , du jeu de leur phy- 
sionomie , où viennent se montrer , comme 
dans une vive peinture , toutes les émotions 
de leur aine; qu'on se figure un certain nombre 
de sourds-muets qu'on voudrait contraindre à 
ne faire usage que de la parole , forcés de ren- 
fermer toutes leurs idées dans le. cercle du peu 
de mots qu'ils commenceraient à comprendre ; 
occupés à lire péniblement quelques sons qui 
ne leur représentent rien , sur des lèvres dont 
l'ouïe ne dirige pas les mouvemeqs incertains j 
l'ennui et le dégoût seraient les premiers et les 



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C i> ) 

moindres inconvéniens de cette marche vi- 
cieuse et tyratmique» 

La parole ne peut donc servir de basé àTédu- 
cation des sourds-mue|Sj mais elle en peut, elle 
en doit être le complément. 11 se présente à cha- 
que instatrt dans le ioommerce de la vie , des 
circonstances où il leur est 1 avantageux de pou- 
voir exprimer, leur pensée 1 à peu près comme 
les autres hommes. Anssi^Yabbé de VEpée 
qui, comme il le dit lui-même , aurait cru se 
ravaler eu suivant exclusivement cette mé- 
thode , qu'il compare à la routine aveugle des 
maîtres d'école , avoue, d'un autre côté (//te- 
titution des sourds - ptuets > pag. 1 5S } , que 
Y unique moyen de les rendre totalement à la 
société ê est de leur apprendre à entendre des 
jeux e( à s'exprimer de vive voiàâ. Nous y 
réussissons , ajoute -t- il , en grande partie 
ayec les nôtres ; il nés t rien* absolutnent 
rien qu'ils ne puissent écrire sous Ick dictée 
de vive voix et sans leur faire aucun Sfgrie* 
C'est d'ailleurs une chose qui n'exige ni beau- 
coup de peine ni beaucoup de temps (t), 

-(t) Quelqu'un s'extasiait à une séance publique de 
M. Vshbé Sjçard + ea ehiendant parler Ou soùfd*muet«. 
« Mes|i«Hî^ r reprit le célèbre instituteur, si je pouvais- 



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( »« ) 

quand un sourd-muet a acquis tau certain de- 
gré d'instruction j qu il a appris à captiver son 
çtteiftipn , et est en état d'entendre les démons- 
trations nécessaires. Il appréciealors l'avantage, 
il éprouve le désir de pouvoir converser ave* 
les autres hommes > il sent l'utilité des leçon* 
qu'on lui donne > et double d'efforts pour en 
profiter. Il connaît déjà les mots sur lesquels 
on l'çxerce, et chaque prineipe lui fournit un- 
grand nombre d'applications , qui lui en zen* 
dent l'étude pou moins agréable qu'utile. En 
quelques jours il saura prononcer toutes les 
lettres , et e*i deux ou trois mois, s'il est bien 
dirigé , il pourra Une , et parconséquent parler, 
puisqu'il sait déjà écrire sa pensée. Ses progrès 
rapides lux fout trouver une source de plaisirs 
daps un travail qui est si rebutant quand ou 
VentrçpeAdsur des sourds-muets non instruits, 
qui yous comprennent difficilement , qui ne 
yoyeut p^s Al&remen* ou l'on veut les mener, 
et souvent ^ refusent opiniâtrement à un exer* 
cice pénible qui leur paraît bizarre, et dont 
l'ennui doit être insupportable sans la perspec- 
tive des avantages qu'il promet. N'est-il done 



payer des manoeuvres pour cette besogne , il ne sortirait 
p&sd* U roisen un seul «lève qui ne afct parler. » 



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<*9) 
pas âfesttfde de vouloir consacrer tout le tempà 
de l'éducation des sourds-muets à leur donne* 
l'usage de la parole, quand, un peu plus tard, 
on le pourra faire en deux ou trois mois? Je 
n'entends pas qu'au bout de ce temps ils sau* 
rom parler domine les autres hommes , c'est 
chose impossible; leurs discours seront tou- 
jours d'une monotonie fatigante ; et tous ceu* 
que j'ai eu occasion d'entendre , poussent àei 
feccens pénibles et désagréables. J'ignore jus- 
qu'à quel point les soins assidus d'un maître 
habile, secondé même par les plus heureuses 
dispositions de l'élève , pourraient corriger ce 
défaut; H faudrait du moins beaucoup de temps, 
et une patience à totfte épreuve ; et là peine 
surpasserait de beaucoup l'avantage qu'on en 
retirerait. Les sourds-muets qui parlent aiment 
encore mieux s'entretenir par gestes et même 
|>ar écrit. D'ailteurs, leur habileté à lire dans 
les mottteinefls des lèvres, ne va jamais, jus* 
qu'à leur faire #omprendre un discours suivi. 

C'est donc à juste titre qu'on regarde M. l'abbé. 
*>* h'ÉHt eommè le fondateur de l'art d'ibs* * 
truirfc les sourds-muets, Nous n'avons pas Jrs- 
simulé qu'avant lui , Wallis n'eut fait usage dé la 
' méthode d'instruction exclusivement par signes 
tce qui h avait pas encore été remarqué); mai* 



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( aé ) . • 
il rapporte simplement le fait, sans entrer à 
cet égard dans aucun développement, comme 
on peut s'en assurer par sa lettre sur les sourds- 
muets au docteur Bévefley, qu'on trouvera 
plus loin. 

La méthode d'instruction par signes tomba , 
après Wallis, dans l'oubli, où elle serait pro- 
bablement encore, si l'abbé de l'Épée ne l'en 
eût retirée , et ne l'eût inventée de nouveau j 
car il nous apprend , et on ne peut douter de 
sa véracité , qu'il ne connaissait pas l'ouvrage 
de l'auteur anglais. 

Cette rencontre heureuse de deux esprits su- 
périeurs n'a d'ailleurs rien qui doive étonner, 
puisque cette méthode est en même temps la 
plus simple et la plus naturelle. N'est-ce pas, 
s en effet, par notre langue usuelle que nous 
apprenons les autres langues ? 

Ce qu'il y a de remarquable ici , c'est que 
les Anglais, qui sont si jaloux de toutes leurs 
inventions , aient laissé jusyifà présent la 
méthode de Wallis dans un honteux oubli; 
car les sourds -muets ne sont encore instruits 
en Angleterre que par le moyen de la parole, 
reconnu, par "V^allis même , insuffisant et vi* 
cieux. 

Quand il serait vrai, ce qu'on ne peut sup- 



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; C « ) 

poser tin instant, que l'abbé de l'Épée eût 
puisé la première idée de sa méthode dans la 
lettre au docteur Béverley, sa gloire n*en serait 
encore ni moins grande ni moins pure. Jamais 
personne" ne lui contestera le litre de bien- 
faiteur de l'humanité et de père des sourds* 
muets. On sait qu'il leur consacra non seule- 
ment ses talens et ses soins , mais encore toute 
sa fortune : s'imposant pour eux les plus dures 
privations, jusqu'à se passer de feu pendant 
ïhiver. C'est son exemple (i) plus encore que 



(i) Louis XVI , dont le nom se rattache à, tout ce qui 
se fît de bien et de grand à cette époque , alloua sur sa 
eassette , à M. Fàbbé de l'Epe'e , une somme annuelle 
pour l'entretien* d'un- certain nombre de sourds-muets. 
Plus tard , les états-généraux décrétèrent^ que tous le», 
frais de l'établissement seraient payés par le trésor pu- 
blic, et fixèrent à- trente-trois lie nombre des élèves qui 
devaient y être admis aux frais du gouvernement. Ce 
nombre a. été porté à soixante-dix, dont un tiers de 
demx&elles , qui sont dans un bâtiment séparé. 

L'économie et les dépenses de la maison sont confiée» 
à un agent-, qui en rend' compte à un conseil d'admi- 
nistration composé de cinq membres honoraires , choi- 
sis parmi les personnages les plus recommandâmes. 

La direction générale de l'instruction est confiée à 
an instituteur en chef, Mr. l'abbé Sicard. 

L'instituteur adjoint, M. Fabbé Salran, est chargé 



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( " ) 

tes talens, qui fixa sur eux l'attention publi- 
que; c'est sqb ^èle <$ui échai^fl^ le$ cœurs en 
leur faveur $ c'est donc à lui que tes sourds- 
muets de tous le? pays sont redoubles de* 
établissemens , dout soja institution V offert Iç 
premier modèle, et qui s'élèvent pour leur 
instruction dans toutes les contrées de l'Ett-* 
yope, et. jusqu'en Amérique, où un élève sourde 
muet de M- l'abbé Sicard vient d'être appelé 
dans cette yue. 

Quand la charité inspira à Vabbé de VEpée 
le dessein dç rendre les sourds-muets k la sçk 
cicté, sou génie, supérieur aux idées reçues, ne 

• 
plus spéciale me ut de l'instruction des demoiselles. l\ 
est secondé par deu* répétitrices, masdamoiseUes Dok* 
et Salmon. 
Pour les garçons, il y a quatre répétiteurs » 
4 e répétiteur, M. l'abbé Huilard, enseigne la nçmenr 
çlature des substantifs physiques ; 

3« répétiteur, M. Pissin , celle des verbes^ 
a« répétiteur, ft(. Pautmier, la conjugaison, letpfe'n 
positiQos. , les premières notions de la syntaxe - y 

i* répétiteur, Massieu, sourd - muet % }a syntaxe % 
l'histoire , la géographie > la religion. 

If y a encore dans la maison uu maître de dessin, des, 
maîtres cordonnier* tailleur, menuisier, de sorte que 
Felève qui , après cinq ans , est rendu à sa famille* em* 
jaxte avec lui un moyen assnjré d'n&teace* ■ 



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larda pas i loi faire entrevoir que la parole 
n'est ni le plus facile ai le plus sûr moyen d'at- 
teindre ce bot, et il juge* qu'on pourrait 1* 
remplacer avec avantage par te langage des 
gestes, dofet se* élèves lui offraient le modèle. 

Instruction des s*urds*nuëte pttt la uùlé de* 
signes. 

L* pensée précède tiéceseérî^eiAe«t <fatts Tes- 
prit les signes quelconque* destinés à l'expri- 
mer; le mot n'a en Itiwnerfce aucun rapport 
avec l'idée; il ne peut faite naître l'idée, ni la 
donner , maïs il sert à la rappeler quand une 
convention préliminaire l'a lié à cette idée an- 
térieurement bien saisie. Pour établir cette 
Convention avec les Sourds-muets, il faut avant 
tout qu'on sache s'entendre* aveu eux avant de 
vouloir leur apprendre à exprimer une idée par 
un mot} il faut s'assurer qu'ils possèdent cette 
idée d'une manière claire et précise; et s'ils 
ne l'ont pas encore , il faut la développer dans 
leur esprit. Nous ne pouvons* pénétrer dans 
leur intelligence et examiner ce qui s'y passe; 
mais Us peuvent nous en instruire, et ils le font 
avec une merveilleuse facilité , à l'aide de signes 
qu'Us trouvent eux-mêmes, et que^neus enten- 



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(<4) 

dons sans peine , parce, qu'ils sont pris dans la 
pâture mêmç de ;l ? idéç.' Ces signes donnés par 
l'élève, sont recueillis soigneusement par le 
maître , et lui servent à rappeler cette idée j 
quand 4 e \&> comjne d'un point de départ corn» 
mua à tous deux, il va marcher en avant, et 
développer de nouvelles idées ; celles*ci pro- 
voqueront de nouveaux signes , auxquels il ne 
faudra plus que substituer les mots correspond 
d^ns dans la langue qu'on veut leur enseigner. 
C'est une méthode analogue qui assura les 
premiers succès de l'abbé de TEpée , et en p?o- 
mettait de bien plus brillans encore pour ré- 
compense à son zèlç , s'il eût marché jusqu'au 
bout dans la même route; mais il faut dire la 
yérité entière , et nous le pouvons sans blesser 
sa mémoire : la gloire de ce grand homme est 
trop solide et sur-tout trop justement acquise 
pour redouter aucune atteinte. L'abbé de l'Epée 
Veut pas assez de confiance en sa méthode, et 
méconnut lui-même là fécondité du principe 
qu'il, ^yait découvert; il »e lui fallait que con- 
tinuer comme U avait si heureusement com- 
mencé; il n'avait plus qu'un pas à faire , et il 
ne le fit point. Quand il entra dans le domaine 
des abstractions , dans ce labyrinthe où il est 
$i facile de s'ç^arçr, il abandonna tout à coup 



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(rf) 

le fil qui l'avait si heureusement conduit jusque-* 
là -, il ne se guida plus que sur des étyraologies 
souvent inexactes , ^presque toujours insuffi- 
santes. 

Il chercha le principe de ses signes dans la 
décomposition, pour ainsi dire, matérielle des 
mots français, au lieu de tes puiser dans la na- 
ture. Il les donna à ses élèves , au lieu de les 
recevoir d'eux $ au lieu de les leur faire décou- 
vrir dans l'analyse de la pensée. Enfin , ce ne 
fut plus qu'une sorte A'épellation syllabique 
par gestes , des mots français, au lieu d'être 
la traduction immédiate de la pensée et sa vive 
image. C'est ainsi, par exemple, que, pour 
comprendre , il faisait les signes de prendre et 
à'avec (cùm); surprendre, prendre surf in- 
telligence ; lire intérieurement ( infùs légère ) . 
Aussi les sourds-muets, qui écrivaient correcte- 
ment tout ce qu'on leur dictait par ces signes , 
ne pouvaient exprimer d'eux-mêmes la plus 
simple de leurs pensées. 

L'abbé Sicard, si digne par ses vertus de 
recevoir cet héritage de gloire et de bienfai- 
sance , a achevé ce que son maître avait com- 
mencé , et perfectionné ce qui était ébauché. 
On lui doit la théorie des temps composés du 
verbe i il a présenté sous un jour nouveau l'es- 



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(*6) 
sence et l'usage des conjonctions. Je ne p*r4 
lerai point de ses succès , puisque tout le monde 
les connaît et rend justice* son mérite. On ne 
doute plus maintenant que le sourd-muet n# 
puisse être parfaitement rendu à la société. 
Par le bienfait de l'instruction , il n est ni sourd 
pour qui sait écrire *#ni muet pour qui sait lire. 
On peut le mettre en possession de tous les 
trésors de l'esprit humain : il saura jouir comme 
nous des œuvres du génie , des lumières des 
sciences, des merveilles des arts > il n'aura plua 
rien à envier aux autres hommes. Mais on 
compte avec regret le petit nombre de ceux 
qui sont appelés à profiter de ces avantages/ 
L'institution que dirige M, l'abbé Sicard ne 
renferme que soixante -dix enfans de l'un et 
de l'autre sexe : combien -de milliers d'autre* 
pour qui vainement a lui la lumière , et qui 
sont condamnés à traîner dans l'ignorance dé- 
la brute , le fardeau d'une existence inutile k 
eux-mêmes et à charge aux autres 1 Une pensée 
bien consolante , c'est que cette méthode 9 que 
couronnent de si brillans sucdès^ protégée par 
plusieurs souverains , se répand de jour en jonr r 
et des établissement s'élèvent dans toutes les 
centrées de l'Europe, pour diminuer le nombre 
4e ces malheureux. Le* nouveaux instîtuttng& 



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( '7 ) 
puiseront dans les ouvrages de M. l'abbé Si- 
card» les préceptes qui doivent les diriger; 
mais il reste encore un bien grand obstacle au 
perfectionnement de l'instruction des sourds- 
jnuet$ ; c'est l'extrême difficulté d'initier les 
nouveaux maîtres au langage des signes , parce 
qu'il est impossible de le bien faire connaître 
par une simple description écrite, qui souvent 
prendrait des pages entières pour un signe 
q-uon exécuterait en unclin-d'œil. 
«■* Si on ne trouve moyen d'aplanir cet obs- 
tacle, on ne peut espérer ni d'avoir jamais un 
Dictionnaire des signes , qui serait cependant 
si nécessaire, ni d'en former un système régu- 
lier et complet; car comment les classer, ces 
signes; comment le$ fixer pour les comparer; 
comment exprimer clairement le résultai pré- 
cis de ces comparaisons ? Leur formation n'é- 
tant déterminée par aucun principe , ne sui- 
vant aucune règle fixe, ce langage, livré à 
l'ignorance et aux systèmes de chaque maître, 
à l'inconstance et aux caprices de chaque élève, 
loin de se perfectionner, se corrompra de 
plus en plus par l'introduction des formes et 
4es vices de nos langues , et perdra l'avantage 
in?pprécia|j| de transmettre immédiatement 



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' Ces considérations m'ont déterminé à cher- 
cher s'il ne serait pas possible de peindre le 
geste et de le fixer sur }e papier, comme s'y 
fixe la parole. 

Je me suis attaché d'abord à retrouver les 
élémens matériels constitutifs du signe. J'ai 
ensuite assigné à chacun de ces élémens, qui 
sont, en petit nojnbre, un caractère simple, 
facile, qui s'y lie par un»rapport direct. Ges 
caractères s'écrivent dans le même ordre que 
se font les gestes. Et au bou^d'un temps très- 
court , le sourd-muet pourra , par ce moyen , 
exprimer immédiatement sa pensée sur le pa- 
pier, aussi et plus clairement que par le geste, 
et sans avoir besoin de la traduire préliminai- 
rement dans aucune langue; sans même savoir 
aucun mot d'aucune langue. 

M1MOGRAPH1E. 

Comment on parvient à écrire fidèlement t& 
* geste. 

Quand on considère l'étendue et la variété 
du langage mimique, 6n croirait qu'il doit 
échapper à toute tentative qui voûtait le fixer 
sur le papier, parce qu'il faudrait, il sembîe > 



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(*9) ' 
un nombre infini de caractères pour une si 
grande quantité de signes. Cette multitude de 
signes n'aura plus rien qui nous effraie, si nous 
la comparons aux vocabulaires réunis de toutes 
les langues qui se parlent sur la surface du 
globe , t3t cependant il ne faudrait qu'un petit 
nombre de caractères pour écrire tous les mots 
de toutes ces langues (i). 

Décomposition des signesl , 

N'est -il donc pas également possible de 
trouver dans les signes des élémens auxquels 
on affecterait dès caractères propres, et dont 
les combinaisons fourniraient tous les signes 
possibles, de même que les combinaisons des 
lettres produisent tous les mots ? 

Chaque signe est composé d'un ou de plu- 
sieurs gestes j le geste est un mouvement par-» 
tiel ou général du corps. Il suffira donc pour 
écrire le signe, de pouvoir indiquer la partie 
gesticulant et le mouvement qu'elle exécute. 

Caractères indicatifs des mouvemens. 

Les mouvemens que nous pouvons exécuter 

(i) J. Wilkjo*,— D«s Brosses. — W. Halder.^Vol- 
ncy t etc. * 



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( So ) 
iont infiniment variés par leur direction , lent 
irrégularité , leur vitesse, leur étendue, etc. 
Prenons un caractère général du mouvement j 
que ce soit par exemple un fragment de roue, 
Ou Tare -de cercle que décrit un pendule 
en se balançant. Ce caractère , diversement 
tourné, et uh rayon qui s'y joint pour plus de 
précision, marqueront la direction du mouve- 
ment. Six accens serviront à le modifier, en 
indiquant s'il est lent ou rapide , bref ou pro- 
longé, etc. 

Caractères indicatifs des instrumêns du 



Les parties du corps qui concourent à là 
formation du geste seront représentées par des 
dessins très-abrégés, réduits au trait essentiel. 

La main est le principal instrument des 
gestes. lia plupart des signes n'-out besoin que 
du concours de la main et de la physionomie j 
et nous avons cru devoir consacrer à la repré- 
sentation de cet organe dans ses diverses posi- 
tions, presqu autant de caractères que pour 
toutes les autres parties réunies. 

C'est un principe consacré par l'expérience 
dans l'instruction deS sourds-muets , qu'il faut 



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( 3i > 
moins leur apprendre directement que leur 
feirc découvrir ce qu'on veut leur enseigner. 
Et rien de plus aisé que de leur faire trouver 
eux-mâmes ces nouveaux caractères. On leur 
fait signe de placer une main sur la planche 
noire , et d'en suivre le contour avec le crayon 
blaire. Us forment ainsi nne figure, qui sert de 
type aiu divers caractères de la main. 

On les amène de la même manière à trouver 
dans les dessins des autres parties , des carac- 
tères qui ne demanderont ni force d'attention 
pour être compris , ni efforts de mémoire pour 
êtrç retenus; parce qu'ils ont toujours uû rap^ 
port direct avec la chose signifiée. 

Lia difficulté qui était sans doute la plus 
propre à refcuter, c'était de représenter le jeu 
de la physionomie , qui remplit un rôle si im- 
portant dans ce langage, et méritait une atten- 
tion particulière. Le moyen que nous avons 
adopté nous semble unir la clarté à la pré- 
cision» 

Points pfijsionomiquei. 

Tout nous dit que l'homme** été feit pour 
vivre en société. Cest Un besoin pour lui de 
communiquer avec les autres hommes; il y est 
portf par l'essenc^ même de sa pensée , qui 



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■ ( 5a ) 

tend à s'épancher au-dehor&, comme la lu- 
mière et la chaleur. C'est par la physionomie 
que s'en tfansmet le premier rayon» Là face de 
l'homme est comme un miit)ir fidèle où vient 
se réfléchir tout ce qui se passe dans son amë : 
ce n'est pas sans peine que dans la société on 
apprend à couvrir d'un voile imposteur cette 
glace trop transparente ; et les efforts qu'il em 
coûte pour comprimer le jeu des muscles du 
visage , et empêcher que la physionomie ne se 
mette à l'unisson avec nos sentimens secrets, 
prouvent (qu'on me permette de le dire en 
passant) que le mensonge n'est pas moins con- 
traire à la constitution physique de l'homme, 
qu'à la morale. 

L'action instantanée de l'ame sur le corps, 
du moral sur le physique, qui se montre si 
visiblement sur la face, a lieu aussi, mais d'une 
manière moins sensible , dans toutes les par- 
ties du corps: la respiration devient plus lente, 
ou plus accélérée; les mouvemens de la poi- 
trine, qui, par la respiration , fournissent au 
sang son plus pur aliment, éprouvent, une mo- 
dification analogue ; un changement semblable 
s'opère dans les voies aériennes, et l'gij, eflu 
les traversant pour entrer dans les poumon* 
ou pour en sortir, produit ces- intonations si 



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(;55 ) 

variées qui , indépendamment de la parole et 
même de tout son articulé , expriment la dou- 
leur , la pitié, la crainte» enfin toutes les pas- 
sions > et sont toujours simultanées arec, une 
expression correspondante de la physionomie. 
Nous n'avons dans récriture ordinaire que > 
deux points pour indiquer ces divçr? açoena 
des passions ; le sens do la phrase * et divers, 
petits mots qui, dans chaque langue , sont con- 
sacrés plus spécialement à tel op tel. irçoinfe- 
ment de l'aine, suppléent à l'insuffisance de c$s 
points. Mais dans la peinture du langage d'ac- 
tion où la physionomie joue un si grand rôle v 
il est important d'en marquer les principales 
expressions d'une manière plus précise. t 

Il eût été absurde de cherchera représenter, 
toutes les expressions possibles de la physio- 
nomie. Les combinaisons de$ diverses passions, 
dont Famé peut être en même temps agitée , 
produisent sur le visage des nuances si déli- 
cates , que l'œil a peine quelquefois à tés'd& 
mêler. Les expressions principales d'où nais- 
sent toutes les autres, sont seules nécessaires 
pour rendre la pensée. Il suffira de les car^c-, 
tériser, le geste fera le reste. ( , i 

Aux points d'admiration, et^'ïnteWQgation , 
je joins huit autres points phy sionomi<jues, qui, 



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m y 

Bïeii 'ttjftfé: ffc*t sifoples , rappellent chacun une 
des parties de la face où Siégé principalement 
Péfcpréssion qu'ils indiquent. • - *-" 

' ToiW'Ces caractères sont formés comme le* 
points'! ? , d'un trait diversement <4on tourné' 
eV d'un point. Selon que le point est plâtté en 
RSSt- ^ titt bas , il indique des expression êfp-* 
posées. Les difiérens degrés d'énergie dansTex-* 
pression du même sentiment , seront marqués 
par un,' deux ou trois points pou* chaque ex* 
pression. Par ce double artifice , on peut; avec" 
lîûit caractères, indiquer quarante-huit nuances 
d'expression d%la physionomie. ; 
4 J'ai rangé les expressions dessinées en un ta- 
bleau qui offre une classification sinon rigou^ 
rfetisè , du moins assez exacte pour aider la iàé- 
taôire sans donner aucune notion fausse, hé 
tout sera clairement développé dans des plan-* 
ches explicatives. : ' i > > . . 

Utilité de cette écriture pour V instruction des 

Avant qu'on ne commencé Péduîcation régu- 
lière du sburd-maèt , îi a déjà acquis par lui* 
même quelques connaissances , plus ou moins , 
seïoû son âgé , ses dispositions naturelles et les 
cireousiances ou il a été placé , mais toujours 



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( 35 ) 
beaucoup plus qu oune le croit communément» 
Lorsqu'il vient se réunir à ses camarades d'in- 
fortune > l'échange de pensées qui s'établit 
entré eux, donne i son intelligence un déve- 
loppement rapide; et le besoin impérieux de 
se commdniqtrer, lui fait bientôt trouver des 
signes; pour ses idées. 

Le maître n'entre ordinairement* pour rien 
dans cette première éducation. Il lui apprend 
pendant ces premiers teirips à reconnaître le* 
lettres, à les représenter piar diverses positions 
des doigts (alphabet mianutl) , et à Je$ fbrtner 
ensuite avec le crayon ou la J plume. Alors il 
commencée lut enseigner la nomenclature des 
objets sensibles , usuels ; celle des actions or- 
dinaires de' la vie : ce qui sfc*ftût 6é plaçant à 
côté dit dessin d'un objet éonriu, léihorfran* 
çais correspondant $ mai$ le plus souvent, eu 
expliquait celui-cijpar.des signes qui doivent 
être toujours à la pontée de l'enfant. 

Le difficile poui* un sourd** muet n'est pas 
seulement de sentir la valeur d'un ntot qu'on 
suÎJiftitue à des signes qu'il connaît, inais : en- 
core de lier si étroitetnent ensemble dans son 
.esprit le nçtot et l ? idée r .quç,dans la suite l'un 
rappelle toujours l'aiure. 

Les mots n'offrent point de prise à leur mé* 



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(36) 
moire j ils ne leur peignent rien; caries sans 
qu'ils sont destinés à représenter, n'existent 
point pour eux (i)f et comme d'ailleurs ces 
mots sont composés d'un petit nombre d'éié- 
mens communs , il est facile de les confondre : 
la transposition d'une lettre en change souvent 
entièrement la valeur; et le sourd-muet peut 
d'autant mieux tomber daos cette méprise, que, 
n'entendant point , rien, ne lui indique l'arran- 
gement des lettres dans le mot. Cette première 
difficulté est encore bien légère en comparaison 
de celle qu'il éprouve pour attacher à chaque 
expression sa valeur propre. 

(i) Les lettres consonnes et voyelles sont pour nous 
la peinture de sons simple» ou modifies ; mais le sourd- 
rouet , qui ne connaît point de sons , ne peut voir 4ans 
les lettres que des traits élémentaires de formes va- 
riées, qui entrent dans la composition des caractères 
plus compliqués , représentantes idées , et que nous 
appelons mots. Chaque iriot est pour lui une figure 
complexe, une sorte d'hiéroglyphe composé de plu- 
sieurs parties , mais formant un caractère unique. C'est 
ainsi qu'à nos yeux l'M , qui est composée de quatre 
traits , ne laisse pas que d'être une seule lettre, un seul 
caractère. Avec les mêmes traits, on pourrait faire aussi 
un V, un L, un N ; mais pris isolément , ils ne repréw 
sentent rien , ils ne sont rien ; telles sont les lettres pour 
les sourds-iaueU. 



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-(57) 
Que l'instituteur ait développé dans sa leçon 
la signification d'une vingtaine de mots, l'élève 
conservera ces mots sur son cahier ; mais les 
idées , il ne peut les y fixer de même. Il n'y a 
pas non plus pour lui de Dictionnaire où l'ex- 
pression de la langue qu'on veut apprendre soit 
expliquée par le signe de la langue familière. 
Si donc il veut étudier de son côté et mettre 
à profit le temps qui s'éeoule d'une classe à 
l'autre (i), qu'arrivera -t- il? Parmi le grand 
nombre d'idées qui lui auront été présentées 
dans les explications du maître , si quelques- 
unes ont fui de sa pensée , les mots auxquels 
elles se rapportent n'ayant rien en eux-mêmes 

* l . ■ ,j ' i . i-i ^^— ^ ■ j i n i > " 'iii ■ n i m ■ n ■ m i m *+ 

(i) Il est vrai que ce temps est consacré » pour tous 
les e'ièves pauvres , à l'apprentissage d'un métier. Mais 
cela ne les empêcherait pas de trouver encore quelque» 
tnstans pour étudier. Ensuite , moins ils ont le temps 
d'étudier, plus ils doivent oublier; et par conséquent 
pfcis il est important qu'ils aient un moyen de se rap- 
peler, au besoin , ce qu'ils auront appris. Enfin l'insti- 
tution n'est pas exclusivement réserve'e aux seuls sourds- 
muets pauvres et destine's à un métier j; la nature, dans 
ses rigueurs, ne fait point distinction des rangs, et des 
sourds-muets de toutes les classes doivent y trouver un 
instruction convenable à l'état qu'ils doivent tenir dans 
la société' ; et l'on sent bien que l'étude du dessin ne 
#ufijt pas pour occuper, tous leurs inomen*. 



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(58) 

qui puisse les rappeler* »e pourront être objet 
de soin étude. Si sa mémoire fidèle n*a rien 
laisse échapper, il courra encore risque , ou tle 
rapporter à un mot une des idées qui but servi 
à l'expliquer, ou bien, par une méprise encore 
plus grave, il confondra les mots entr'eux, et 
donnera à l'un la signification de l'autre. Au 
lieu d'avancer il reculerait, en mettant une er* 
reur à la place de l'ignorance. 

Cette double difficulté devait être bien plus 
grande encore à la fondation de l'institution , 
parce que tous les élèves*- également ignorans, 
ne pouvaient se prêter un mutuel secours ; et 
c'est sans doute ces motifs qui auront déter^ 
miné un esprit aussi judicieux que M. l'abbé de 
l'Epée, à adopter, comme une sorte de moyen 
mnémonique, ces signes d'un genre ambigu 
dont nous avons parlé , qui étaient destinés à 
rappeler à la fois et l'idée et le mot , mais le 
plus souvent ne rappelaient que ce dernier. 

Il faut donc que l'instituteur ne se lasse point 
de rapprocher l'un de l'autre , et le mot et l'i- 
dée, jusqu'à ce quilles ait fortement unis, et, 
en quelque sorte , profondément gravés l'un 
sur l'autre dans la mémoire de tous ses élèves. 
Tout mot qui a été omis par le maître, ou qui 
a été oublié par l'élève, est de long - tetaps 



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(39) 
p^dupguf l'usgge £e celuj-ci. Ce n'est qu'à la 
fin de son instruction, qu'il saura assez de fran- 
çais pour, comprendre une définition , et trou- 
Ter» sans autre secours que le Dictionnaire, le 
sens d'un mot qu'il ne connaîtrait pas encore; 
jet même à cette époque , s'il veut exprimer une 
idée qu'il rendrait d'ailleurs parfaitement par 
signes, mais» dont l'expression française ne lui 
aurait pas été apprise , ou lui aurait échappé y 
que; iera-t-il? Un enfant qui apprend le latin 
n'aurait qu'à ouvrir son Dictionnaire pour trou- 
ver, par le mot français , le mot latin dont il a 
besoin^ Uunique Dictionnaire, du sourd-muet, 
c'^st son maître ; mais cette ressource n'est pas 
toujours sous la main , et elle lui manque en- 
tièrement lorsque, son éducatioy achevée, il 
$e relire dans sa famille. Chaque mot qu'il ou- 
blie çlofis* qst perdu pour lui jusqu'à ce que le 
hasard le lui présente : <^e nouveau, çt le mette à 
même d'eu chesçher fa valçur dans un Diction- 
naire français. ; 

Pendant plus des uçis-rç uarts du temps qu'un 
sourd-muet passe dau$ l'institution , il ne peut 
travailler à son instruction que squs les yeux 
et durant la leçon du raakre. L'intervalle d'une 
classe à l'autre est nul pour son avancement. 
DaMlflS;floJlégç^ + au ççntrauje , \e : jejppfc qui 



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(4o) 
est consacré à V étude* au travail propre de 
l'élève , est le plus profitable ; car nous ne sa- 
vons jamais bien que ee que nous avons appris 
par' nous-mêmes; l'attention est pins soutenue 
parce qu'on suit mieux , ou du moins avec plus 
de plaisir , l'enchaînement de ses propres pen- 
sées que celles d'un autre. Les idées liées entre 
elles cessent d'être fi/gitives , et forment un 
ensemble solide et durable. L'esprit se fortifie ; 
car, de même que le corps, il ne prend de la 
vigueur que p*r l'exercice de ses forces. Lés pro- 
grès qu'on fait alors, les connaissances qu'on 
acquiert spnt le produit de nos efforts y nous les 
regardons comme une propriété , une richesse 
plus personnelle; qui flatte davantage notre 
amour propre, et nous en devient plus chère. 

11 serait donc bien à désirer que le sourd- 
muet , pour qui le temps est bien plus précieux* 
puisque sa première éducation commence tou- 
jours jilus tard, rfeut plus à déplorer lu perte 
de tant de momenf qui lui seraient si profita- 
bles , s'il pouvait les employer à étudier et à 
exercer son esprit. Ce travail privé* qui est tou- 
jours si fructueux, est en même temps le plus 
satisfaisant. On y prend et l'habitude et Jftfc* 
niour de l'étude. 

four apprécier total l'avantage qui en résul- 



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( 4* ) 

terart pour les sourds-muets, il faut voir comme 
ils sont dévorés du désir de s'instruire. Ils sen- 
tent vivement les privations de leur état , et 
reconnaissent de bonne heure la nécessité de 
l'étude : aussi rien de plus touchant que l'ar- 
deur avec laquelle ils s y livrent. J'ai vu sou- 
vent à l'institution de M. l'abbé Sicard, des 
enfans passer tout le temps de leur récréation 
dans un coin de la cour, appuyés sur une borne 
ou sur le rebord d'une fenêtre, et copiant, 
faute de mieux, des séries confuses de mots, 
qu'ils rassemblent au hasard, qui sont souvent 
écrits d'une manière incorrecte , et parmi les* 
quels ils en rencontrent à peine de loin en loin 
quelques-uns qui leur rappellent une idée. Et 
cependant l'aridité de ce travail , aussi ingrat 
que fastidieux , rebute difficilement leur ar- 
deur. Quel parti ne pourrait-on pas tirer d'uit 
zèle si opiniâtre, en fournissant à l'activité de 
leur esprit un aliment qui lui fût agréable h 

C'est , il me semble , ce qu'on pourrait faire 
au moyen des signes écrits. 11 ne faut qu'un 
temps très-court pour qu'un sourd-muet sache 
écrire et lire les signes comme nous écrivons 
' et lisons la parole. A côté des signes qu'il con- 
naîtrait, on placerait les expressions françaises 
correspondantes, ou même de petites phrases 



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C 4* ) 

à sa portée» qui seraient expliquées par ce? 
.signes. IJ, Requerrait ainsi le sentiment dune 
foule d'expressions et de tours que l'usage seul 
|içut faire connaître. Tout le monde sait qu\eu 
ftit de l^p^uf paniculierenient , il n est poiflt 
4ç si è beHeifhépfle;qui puisse tenic lieu de Fur 
Wge. Ppr.Joi;]*. mat s'unit si intimement à 
l'idée, quiiU semblent ne foire qu'un^et sp 
présentant presque toujours, ensemble à T es- 
prit; par lui la pensée, en se formant , prend 
naturellement le tour de la langue qui nous est 
familière s ce qu'on exprime en disant que notfjs 
^pensons dans cette langue. 

Le sourd-muet, en fixant la signification des 
r^ots ,. qui Auparavant lui échappait si facile- 
ment, pourra repasser la leçon du maître, et 
jnerae la devancer. Le piaître, de son côté, 
#' éprouvera plus l'ennui de revenir sans cesse 
sur les. m^mejs. motp, L'éjève diligent ne lan- 
guira pins sw;lfl$ pas des pares$eu* qu'il liii 
-fallait toujours attendre, J^énnilatiou naîtra % 
et les progrès seront rapides. 

Pour ne rien laisser à désirer, il faudrait 
encore imettre^Mre leurs m«i*s y une nomen- 
clature, raisonnée, où ifâ moi* et les signes? 
correspondais seraient disposés métjiodiqu*- 
. roent d%u&*'wifce ^ 



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(43) 

de façon qu'on pût naturellement et sans effort 
passer de l'un à l'autre. Et cdmmç la place de 

chaque idée y serait déterminée par la nature 
même de cette idée , il serait facile au sourd- 
muet d'y chercher le mot dont il aurait besoin, 
comme nous retrouvons le nom d'une plante 
dans une nomenclature de botanique. 

Une classification de ce genre, qui serait par 
elle-même si avantageuse, le deviendrait bien 
plus encore , quand le langage des gestes au- 
rait atteint la perfection dont il est susceptible, 
et qu'il ne tarderait pas à recevoir. L'analogie 
qui existe entre les idées se retrouvant dans les 
signes correspondans , conduirait de Tune à 
Fautre; et la justesse du signe garantirait la jus* 
tesse de l'idée. 

Mais le système des signes , tel que nous 
l'avons observé à l'Institution des sourds-muets, 
quoique bien riche déjà, et digne en tout point 
ée l'attention du philosophe, est bien loin de 
présenter un ensemble aussi parfait et aussi 
régulier. 

Je me hâte d'avertir que je n'entends parler 

.ici que du langage familier des sourds, que 

personne ne leur apprend, qui est l'expression 

immédiate et sans art de leur pensée , et qu'il 

faut essentiellement distinguer des signes pure- 



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( 44 ) 

. ment grammaticaux , et de tous ceux qui , des- 
tinés à rappeler les mots , n'indiquent les idées 
que secondairement, et par le moyen des mots 
dont ils supposent nécessairement la connais- 
s an ce. 

L'abbé de l'Epée donna une preuve édat- 
tante de génie , et qui seule suffirait à sa gloire, 
en découvrant dans les signes des sourds-muets 
un moyen de les conduire à la connaissance 
d'une langue qui les mît en communication 
avec les autres hommes. C'est exclusivement 
sous ce point de vue que les signes ont été en- 
visagés ; car alors même qu'on les a fait servir 
au développement des idées , on n'avait en vue 
que les mots dont ils devaient donner l'intelli- 
gence. On ne les a même guère considérés que 
par rapport à la langue française , aux formes 
de laquelle on s'est particulièrement étudié à 
les plier. Mais comme ce langage diffère émi- 
nemment de toutes les autres langues, on afle 
obligé de le torturer pour le faire exactement 
cadrer avec les habitudes de la nôtre, et il a 
été quelquefois défiguré au point de devenir 
inintelligible. C'est ce que nous avons vu qui 
arriva , quand on voulut former . les signes, sur 
la composition et Téty mologie des mots fran-t 
çais. 



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(45) 

Le vrai langage des gestes est , comme nous 
le démontrerons plus tard , d'une extrême sim- 
plicité dans ses formes; il représente fidèle- 
ment la pensée, et rejette tout ce qui n'est pas 
essentiel à son expression. Il ne connaît .point 
le luxe de formes grammaticales dont sont sur- 
chargées nos langues, où l'expression de la 
même idée peut devenir tour à tour verbe 
substantif, adjectif, adverbe, sans que toutes 
ces modifications qui portent sur le, mot , 
changent rien au fond de l'idée même. Mais 
il n'en est pas moins indispensable de faire 
connaître ces formes , et d'en expliquer l'em- 
ploi aux sourds-muets, pour les mettre à portée 
d'en faire usage comme nous. C'est dans cette 
vue qu'ont été institués des signes, qui ne sont 
pas naturels au langage des sourds-muets, et 
qu'on y adapte, pour combler en quelque sorte 
la distance qui le sépare de la langue française. 
Tout ce que celle-ci a de plus que l'autre, les 
signes méthodiques doivent le suppléer ; ils 
sont destinés à rendre sensibles des formes * 
grammaticales non .seulement étrangères, mai? 1 
quelquefois tout à fait contraires au langage 
des gestes. 

Malgré toutes ces difficultés, on sait que 
M. l'abbé Sicard a porté ces signes, à çn degré 



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(46) 

de perfection qui ne laisse rien à désirer. Une 
traduction faite par ce moyen, est une véritable 
analyse grammaticale où tout est expliqué : 
l'espèce des mots comme parties du discours , 
leur composition , leurs inflexions et les rap- 
ports qui les lient entr'eux pour former la pro- 
position. 

Mais on sent que plus ces signes offrent une 
décomposition profonde de la phrase , que 
mieux ili rendent le mécanisme de notre lân-* 
gue , plus ils doivent s'éloigner du langage des 
sourds-muets , de la portée de leur intelligence 
et de la mianière habituelle d'opérer de leur 
esprit. Aussi n'en font-ils jamais usage entré 
eux j ils s'en sérvcrit pour dicter un texte qu'il 
faut écrire mot à mot; mais pour en expliquer le 
sens , ils en reviennent à ldhr langage familier. 

Une traduction trop littérale est, on sait; 
souvent par cela même inintelligible, à cause 
de la différence du génie des deux idiomes-. 
Combien le sera-t-elle à plus forte raison , dans 
^e langage dés gestes , où on supplée au défaut 
Tle formes grammaticales , eh 1 intercalant entre 
les diverses parties de la proposition , dès si- 
gnes artificiels, abstraits, qui en détruisent les 
rapports , et au milieu desquels il est difficile de 
reconnaître lés membres épars de la pensée î' 



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* ( 47 ) 

Quelle attention continuelle ne faut-il dont 
pas , et sur-tout quelle pénétration , pour em* 
pêcher que le sourd-muet, comme cela arrivait 
trop souvent, n'éérive sous ta dictée des signes* 
du français fort correct à la 1 vérité, mais sans y 
rien compreAdre, comme un écolier écrit du 
gïec qu'il 1 n'entend pas ; quoique d'ailleurs les 
pensées qui y. sont exprimées ne soient pas ai^ 
dessus de leur portée, et seraient parfaitement 
comprises , rendues pour celui-ci daûs sa tan-*» ' 
gue maternelle , pour celui-là dàilfe sa tangué 
naturelle*. * •■■*•» 

On n'a pas encore assez; étudié le génie et 
apprécié les ressources* dîi-lttftgtigé dies gestes: 
On n'a pas suf-toùt assefc senti Combien il est 
indépendant de tout aûtfe tangage: On s'ét&it 
montré en général plus curieux dé faire ré- 
pondre le signe au mot qu'à* l'idée. La justesst 
des signes a été thème : quelquefois comptée 
pour si peu de chose, qu'il s'en est 1 cbtisferY^ 
donttoute fa valeur dëpendde la forme des doigt* 
de la main qui indique la lettre initiale <hi mot 
qu'ils doivent rappeler : comme ^ïn, Tamô, 
Oncle, Z>urant, Pendant, «/eu, etp. Comme 
je n'ai en vue dans cet Essai-qùe le tangbgfe 
naturel des sourds -muets», je ne ! m'arrêterai 
pas davantage à un genre de signes qui» réjjx^t 



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(48) • 
sur un artifice aussi frivole. Il en est cependant 
plusieurs qui se sont introduits par corruption 
dans l'usage familier des sourds-muets ; c'est 
ce qui m'a fait dire plus haut que ce langage 
s'était altéré au lieu d^ se perfectionner. 

Nous y remarquerons beaucoup d'autres im- 
perfections ; mais l'on doit s'étonner de n'ea 
pas rencontrer un plus grand nombre encore, 
et que ce langage ne se ressente pas davantage 
de l'ignorance et de l'inexpérience des enfans 
auxquels on en doit le principe et le dévelop- 
pement. # 

Malgré l'état de barbarie et de grossièreté 
où nous le voyons , il ne manque ni de grâce 
ni de force , et les défauts qui s'y rencontrent 
ne tarderont pas à disparaître, quand il devien- 
dra l'objet d'une étude approfondie; et il en est 
digne sous plus d'un rapport : comme expres- 
sion naturelle et immédiate de la pensée, il 
peut éclairer l'histoire des facultés intellec- 
tuelles; comme, langage habituel des sourds- 
pmets , il mérite d'être cultivé, parce que plus 
il approchera de la perfection , plus il sera fa- 
vorable au, développement de leur intelligence 
et facilitera leur instruction. 

Comme le principe de ce langage est inhé- 
rent à notre nature , il n'est pas difficile de s'en 



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(49 ) 
rendrfe l'usage familier. 11 me semble qu il est 
possible, en observant sa marche, d'en déduire 
quelques règles pour trouver facilement lé 
signe caractéristique d'une idée, comme pour 
reconnaître le sens d'un signe donné. La for* 
mation des signes peut fourhir des aperçus in* 
téressans. Leur syntaxe, particulièrement, qui 
a été à «peine soupçonnée, présentera peut-être 
dés observations neuves et piquantes. 

Langage des sourds-muets. 

Il y a bien peu de personnes qui se fasstent 
une idée exacte du langage des sourds -muets* 
Lès utis pensent qu'il ne consiste qu'à repré- 
senter Successivement avçc les doigts, les lettres 
qui composent les mots et les phrases; les 
autres leur reconnaissent bien un langage réel* 
mais qui ne s'étend pas au-delà de la représen- 
tation des objets sensibles. Quelle analogie, 
disent-ils , peut-il y avoir entre le geste et la 
subtilité de la pensée ? Quelle prise offriront à 
une pantomime grossière, les abstractions si 
déliées de l'esprit? 11 faudra donc avoir conti- 
nuellement recours à des métaphores, qui ont 
toujours l'inconvénient de ne laisser entrevoir 
la pensée qu'à travers un voile plus ou moins 
transparent ? > 

4 



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(5o) 

Nous né nous arrêterons pas à combattra 
cette double erreur. La dernière seule mérite- 
rait quelqu attention ; mais il ne serait pas diffi- 
cile de démontrer, au contraire, que le langage 
des gestes a moins besoin de métaphores que 
la parole même (i) , puisqu'il est constant que 
dans toutes nos langues , il n y a pas un seul 
mot abstrait qui n'ait d'abord servi à désigner 
un objet sensible. 

On a pu s'apercevoir déjà qu'il n'en doit pas 

(i) «Le sourd-muet acquiert promptement dans le 
« commerce de ses camarades l'art prétendu si difficile 
« de peindre et d'exprimer toutes ses pense'es , même 
« les plus indépendantes des sens , par le moyen des 
« signes naturels , avec autant d'ordre et de précision 
t que s'il avait la connaissance des règles de la gram- 
« maire. Encore une fois , j'en dois être cru , puisque je 
« me suis trouvé dans ce cas là , et que je ne parle que 
« d'après mon expérience 

« Le langage dont nous nous servons entre nous n'e- 
« tant autre chose qu'une image fidèle des objets que 
« nous voulons exprimer, est Singulièrement propre à 
« nous donner de la justesse dans les idées , à étendre 
< notre entendement par l'habitude où il met d'observer 
c et d'analyser sans cesse. Ce langage est vif, le senti- 
raient s'y peint, l'imagination s'y développe. Nul autre 
« n'est plus propre à porter dans l'arae de grandes et 
« de fortes émotions.' » (Observations d'un sourd-muet, 
pag.~i4etr i5. ) 



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(5.) 
être de même pour le langage des gestes. L'ex* 
pression des idées intellectuelles y est toujours 
claire et facile s cette assertion peut paraître 
d'abord extraordinaire; cependant rien de plus 
aisé à concevoir. 

L'objet extérieur le plus simple , est encore 
composé; l'idée que îious en avons, est la réu* 
ûion des qualités par lesquelles il peut affecter 
nos sens. L'idée d'urie pêche se compose de 
l'idée de sa forme, de sa saveur, de son odeur, 
de sa couleur, et même de l'arbre qui la pro- 
duit. Toutes ces circonstances Ibtfrnissant au- 
tant de signes , formèrent ufie description fort 
bonne pour donner l'idée isolée de là pêche ; 
mais dont la longueur entraverait la marche 
de la pensée. 11 faut donc choisir parmi ces 
signes; et du momettt qu'il y a choix, l'erreur 
est possible. Il est vrai tjue ce choix n'est pas 
arbitraire, et que la préférence est due aux 
signes qui caractérisent le mieux la chose. Mai$ 
éet embarras fc'a pas lieu pour les signes rela- 
tifs à l'entendement. 

Quelque compliqués que paraissent les actes 
intellectuels , ils s'enchaînent rigoureusement 
les uns aux autres. 11 en est toujours un qui 
Suppose tous ceux qui ont précédé, et qu'il 
, suffit de désigner pour rappeler tacitement tous 



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( fe ) 

les autres. C'est ce dont on se convaincra faci* 
lement, si on veut se« donner la peine de s'exa- 
miner soi-même, sans avoir égard aux différens, 
noms qu'on a donnés à tort ou à raison aux 
opérations de l'entendement. 

Nous verrons que les signes des sourds- 
muets suivent toujours la plus ou moins grande 
exactitude des notions de leur esprit. Or, ce 
que nous connaissons le mieux, c'est nos idées. 
Elles font, pour ainsi dire, toute notre exis- 
tence : et la faculté d'exprimer nos pensées-nous 
est aussi naturelle que celle de les former. Il 
ne faut, pour ainsi dire, que se laisser aller à 
Pimpulsion de. notre organisation, pour pro- 
duire au-dehors tout ce qui se passe au-dedans 
de nous. * , 

Si l'on veut figurer l'impression qu'un objet 
a produit sur nous; après avoir désigné cet 
objet par un de ses caractères les plus essen- 
tiels y le geste indique l'action qu'il exerce sur 
tel ou tel sens : le visage, qui était auparavant 
dans le repos, s'éveille, s'anime, et montre que 
ïimptession est sentie. On y voit en même 
temps si la sensation en est agréable ou désa- 
gréable. 

Une physionomie plus recueillie , l'organe 
qui se dirige sur l'objet qui la affecté, le geste 



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(53) 

qui s*y joint, rendent sensible cette réaction 
de l'esprit , que nous appelons attention. 

L'attention se portant alternativement sur 
deux objets que les deux mains paraissent ap- 
procher, donne lieu à la comparaison; notre 
préférence se détermine pour l'un, et nous 
repoussons l'autre. Le geste et la physionomie 
se prêtant un mutuel secours, ne laissent sur 
toutes ces actions aucune obscurité, pas même 
pour l'esprit le moins pénétrant. 

Que l'objet qui avait causé la sensation dis- 
paraisse, l'impression resté fidèlement au fond 
du cerveau (i), confiée à la mémoire, et re- 
produit la sensation. Nos yeux se ferment j 
mais. l'image est comme devant nous; la main 
qui en dessine la forme, semble en suivre les 
contours sur le corps même, comme s'il était 
encore présent. Nous faisons sur ces images les 
mêmes 'opérations que sur les objets mêmes; 
nous réfléchissons , nous jugeons, nous rai- 
sonnons ; et un sourd-muet aurait saisi l'en- 
chaînement de tous ces actes, plus prompte- 
ment que je ne l'ai.dk ict, et bien plus facile- 



(i) Ce n'est là, qu'une façon déparier, qui ne préjuge 
en rien le mécanisme de nos sensations et de la mi- 
moire. H en est de même du mot image. 



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( H ) 

niant sur-tout que je ne pourrais me faire com- 
prendre d'un enfant parlant. 

Jeteuse donc que si ce langage a quelque 
supériorité , c'est sur-tout pour l'exposition de* 
actes de l'entendement. Au milieu du vague 
des mots, qu'on ne corrige pas entièrement 
par les définitions, puisqu'elles sont formées 
elles-mêmes de pfiots, quelquefois non moins in-, 
déterminés; on s'égare en discutant, on se cher- 
che sans se rencontrer, chacun fait usage d'une 
langue différente, on se parle sans s'entendre 
mutuellement , seuvent on ne s'entend pas soi- 
même. De-là ces querelles interminables, qui 
font douter si l'homme a un moyen sûr pour 
arriver. à la connaissance de la vérité. Mais si 
la question pouvait être exposée par signes; 
dans cette langue qui ne peut être trompeuse, 
parce que c'est la voix de la nature; il arrive- 
rait souvent, je crois , qu'elle acquerrait l'évi- 
dence d'un fait incontestable, ou deviendrait 
une absurdité manifeste h tous les yeux. 

La faculté de penser n'est autre que la fa- 
culté dç percevoir des rapport^. Quand nous, 
parlons, c'est ordinairement pour exprimer de* 
rapports saisis par l'esprit entre des objets déj^ 
connus. Il est donc superflu de décrire ces ob- 
jets, comme si on avait à les faire connaître j 



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(55) 
il suffit de les désigner avec précision. Si on 
retraçait toutes les circonstances qui peuvent 
servir à les peindre, on obscurcirait la pensée , 
eu détournant l'attention sur des choses acces- 
soires ou étrangères à l'idée principale. 

La marche de la pensée est toujours rapide: 
l'expression en doit être précise pour être claire. 
11 faut donc, avons-nous dit, faire un choix 
parmi les signes qui s'offrent pour peindre une 
idée. Ces signes , pour être exacts , doivent 
être pris d'un caractère essentiel et distinctif 
de la chose signifiée. C'est ainsi qu'une déno- 
mination chimique , composée de deux ou trois 
mots, non seulement désigne clairement k 
substance qu'on veqt , mais elle en marque en 
même temps la composition , les élémens qui 
y entrent et leurs proportions respectives. 
" Ce n'est qu'en rapprochant un objet de tous 
ceux qui lui ressemblent, et en les comparant 
avec eux sous tous les points de vue , qu'on 
parvient à connaître ce qui le distingue au mi- 
lieu de tons les autres. C'est la comparaison 
qui donne des notions précises , c'est la com- 
paraison qui produit des signes exacts. Le signe 
suit l'idée comme son ombre ; il en est la re- 
présentation fidèle. 

Ma£& une constante précision dans les idées, 



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(56) 

une constante exactitude dans les signes, sup* 
poseraient des comparaisons très - étendues , 
suivies avec ordre et méthode iEt c'est ce qu'on 
ne peut s'attendre à trouver chez le plus grand 
nombre des sourds-muets , dont toutes les con- 
naissances sont le fruit de leurs propres obser* 
vations, sans aucun secours étranger. 

Les premiers sourds-muets qui furent réunis 
par M. l'abbé de FEpée, jen se reconnaissant 
pour frères d'infortune , n'éprouvèrent pas vai- 
nement le désir de se communiquer leurs sen- 
sations , leurs souvenirs et leurs réflexions ; la 
tfature, qui en avait mis en eux le besoin, leur 
eut bientôt fourni le moyen de le satisfaire, et 
le leur lit trouver principalement dans cette 
disposition à imiter, qui est un des caractères 
de l'organisation humaine. 

Quand ils eurent à figurer un objet pour la 
première fois , la circonstance qui les avait d'à? 
bord frappés, détermina leur signe. Pour dis-* 
tingner si ce signe était propre et essentiel à la 
chose, il eût fallu des connaissances qu'ils n'a-r 
yaient pu encore acquérir- Il arriva donc quel- 
quefois que la circonstance était passagère et 
accidentelle; et lorsque le même objet vint à 
se représenter sous un nouvel aspect, pu qu'il 
fut nécessaire de montrer l'idée sous d'autres, 



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( 5 7 ) 
rapports, le premier signe ne s'y trouva plus 
conforme ; il fut conservé cependant , parce 
qu'il était déjà adopté, et qu'il leur suffisait qu'il 
pût ôtre compris. Il eût fallu pour le faire chan- 
ger, l'autorité d'an maître qui eût bien senti, 
que si l'inexactitude des notions est la cause 
de l'inexactitude des signes , les signes faux à 
leur tour exercent une influence fâcheuse sur 
la pensée; et qu'il est difficile que cêilc-ci soit 
toujours juste, quand ceux-là ne le sont pas. 

Mais, je le répète, on n'avait fait aucune at- 
tention au langage des sourds-muets entr'eux. 
C'est'là cependant que leur esprit preftd toutes 
les habitudes qui doivent favoriser ou retarder 
leur instruction , bien plus que chez les enfans 
parlans qui ont la ressource de la lecture, dont 
le sourd-muet ne commence à jouir que vers 
la fin de son instruction. ' • . 

A cette première source d'inexactitude dans 
le langage des sourds-muets, vint s'en joindre 
une autre moins féconde, mais assez remar- 
quable. Un fait s'est passé sous leurs yeux, ou 
leur a été raconté j le trait le plus saillant de- 
vient par allusion un moyen de caractériser 
tous les faits semblables ; la tradition en trans- 
met le signe d'une génération à l'autre j l'anec-* 
dote qui y a donné lieu, venant à s'oublier, il 



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(58) 
devient presqu'impossible de saisir le fil de- 
l'analogie qui a conduit de l'idée au signe , et 
On serait tenté de le regarder comme purement 
arbitraire. On peut comparer ces signes aux 
façons de parler proverbiales , qu'on retrouve 
dans toutes les langues , et qui sont d'un usage 
pins fréquent dans le peuple. Les sourds-muets 
qui ont du goût et une instruction solide» font, 
le moins qu'ils peuvent, usage de ces derniers 
signes ; non pas seulement à cause de leur 
inexactitude, mais parce qu'ils semblent avoir 
quelque chose de trivial. Ils sont au vrai lan- 
gage des signes, ce que sont au français les 
termes de collège et le jargon du peuple. Aussi 
quand un sourd-muet veut se faire entendre 
d'un sourd-muet étranger, il sent la nécessité 
de renoncer à ces signes, qui ne sont plus en* 
.tendus au-delà de l'enceinte où ils sont en 
usage, et il iaut qu'il puise ses expressions dans 
la nature , et les tire de l'essence même de l'i- 
dée. Si les signes simplement indicatifs laissent 
quelque obscurité sur son idée? il l'explique 
par la description de toutes les circonstances 
propres à l'éclairer. . 

Nous remarquerons encore un autre vice de 
langage peu important en lui-même, mais qui 
mérite de fixer l'attention de ceux qui soc- 



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<5 9 ) 
cupent de leur instruction , parce qu'il entre* 
tient une mauvaise habitude de l'esprit ,' dont 
l'influence se fait nécessairement sentir quand 
ils veulent s'exprimer dans notre langue : je 
yeux parler de cette propension qu'ils ont à 
revenir, à plusieurs reprises, en gesticulant, 
sur chaque idée; ce qui donne souvent à leurs 
pensées de la diffusion et de l'obscurité ; parce 
que chaque partie de la proposition se présen- 
tant plusieurs fois dans la succession rapide de 
leurs gestes , on court risque de confondre le 
sujet et le complément, le conséquent avet 
l'antécédent , l'actif et le passif. 

C'est un embarras que j'ai souvent éprouvé, 
en épiant la syntaxe de leurs signes. Mais il y 
a des sourds -muets en qui ce défaut, qui ne 
tient pas du tout au langage des gestes, se fait 
à peine remarquer; et il ne serait pas difficile* 
je crois, de le faire disparaître presqu'entièrer 
ment chez tous les autres. Il suffirait de leur 
foire voir, par leur propre expérience, que la 
pensée est plus claire , que l'expression en est 
plus facile , quand on s'abstient de ces répéti- 
tions fatigantes sur lesquelles le maître pour*, 
rait adroitement jeter une teinte de ridicule , 
que saisirait la malice des uns, et contre lequel 
J'amottr-propre de tous se tiendrait consterna 



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ment en garde. Il ne s'agirait plus que de 
maintenir en eux cette espèce d'émulation. 

Il ne serait pas aussi facile de réformer les 
signes inexacts , parce qu'ils remontent à la 
fondation de l'institution , et qu'un long usage 
les a profondément enracinés. 

Cette difficulté n'aurait pas lieu dans un 
établissement nouveau. Les élèves y arrivant 
neufs, sans préjugés comme sans habitudes, 
l'instituteur pourra les façonner à son gré. Il 
les amènera sans peine à faire choix de signes 
toujours justes , qui leur plairont d'autant 
mieux , qu'ils opt un rapport direct à la chose. 
Ces signes une fois en usage , se transmettront 
des uns aux autres, comme une onde limpide 
coule d'une source pure. 

Celui qui veut se consacrer à l'éducation des 
gourds-muets, avant d'entreprendre cette tâche 
.pénible , n'aiira pas manqué de méditer les 
ouvrages de M. l'abbé de l'Epée et de so^ 
digiie successeur. Mais ce n'est pas encore 
assez; pour faire un bon maître, il faut s'être 
rendu familier le langage naturel des sourds*- 
muets, Le premier point, le plus important 
pour les instruire , c'est de savoir se bien feire 
comprendre d'eux. 

L'institution d'un système régulier de signes,. 



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(60 
demanderait de la part du maître, de profonde* 
méditations pour le préparer, une attention 
continuelle, des soins assidus pour .l'établir 
avec ses élèves : mais comme lem*s progrès le 
dédommageraient amplement ensuite de toutes 
ses ppines ! Ce travail d'ailleurs n'est pas privé 
de charmes, pour un esprit capable de les sen- 
tir» Qu'y a-t-il en effet de plus intéressant que 
d'observer la marche de la nature d^ns le dé- 
veloppement de l'homme intellectuel et moral ! 
Quel spectacle plus digne de toute l'attention 
du philosophe,, que d'assister pour ainsi dire à 
la formation de l'intelligence humaine , de voir 
poindre et se développer cette faculté qui élève 
l'homme au-dessus de tout ce qui l'environne, 
et le place entre le ciel et la terre ! 

Enfin , l'histoire de l'instruction des sourds- 
muets serait l'histoire des facultés intellec- 
tuelles; leur instruction est comme un cours 
de métaphysique expérimentale. * 

Grâce aux subtilités dont on a enveloppé 
l'étude de la métaphysique, a dit un de nos; 
plus habiles professeurs , le nd>m en est devenu 
presque synonyme d'obscur et d'ennuyeux. 
Beaucoup de gens regardent cette étude comme 
un complément de luxe à l'éducation, dont elle 
devrait être la base , puisque son but n'est pas 
seulement de satisfaire une noble curiosité; iqais 



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d'éclairer l'esprit pour mieux diriger le cœur. 
S'il est intéressant d'observer ce qui se passe 
autour de nous, ne l'cst-il pas d'avantage d'exa- 
miner ce qui se passe en nous-mêmes ? On dit 
que notre esprit est comme un instrument avec 
lequel nous pouvons connaître les objets qui 
nous environnent , mais que nous n'avons rien 
pour l'apprécier lui - même. Cette objection 
pourrait avoir quelque chose de spécieux, s'il 
s'agissait de reconnaître le principe et l'essence 
même de l'esprit : mais nous ne connaissons 
pas davantage la nature intime- de la matière; 
nous ne jugeons des corps que par la manière 
dont ils nous affectent. Il suffit que nous puis- 
sions connaître la manière de procéder de notre 
esprit, pour voir la source de ses erreurs et les 
prévenir. Or, cette étude est parfaitement à 
notre portée. 

Mais à l'âge où l'on commence à se replier 
sur soi-même pour observer la marche de l'es- 
prit, ses opérations sont très-compliquées, et 
il est bien difficile d'en démêler le principe et 
les mouvemens. Cette difficulté, bien sentie par 
Bonnet et Condillac, donna naissance à l'idée 
ingénieuse d'une statue dont on anime chaque 
Sens tour à tour. Le malheur fut, que cette sta- 
tue ne put sentir et agir que d'après les idées 
et le système de celui dont elle recevait la vie. 



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( 65 ) 
Quand une fois on a pris une fausse direction , 
la force et la profondeur de l'esprit ne sertent 
qu'à éloigner davantage de la vérité. 

La méthode généralement adoptée dans 
toutes les sciences physiques, trace, il me 
semble, la route que Ton devrait suivre. C'est 
en s'appuyant toujours sur l'expérience , c'est 
en éclairant tous ses pas du flambeau de l'ob- 
servation, que les sciences ont fait de notre 
temps ces rapides progrès, qui chaque jour pro* 
mettent de nouvelles découvertes. 

C'est la nature qu'il faut toujours consul- 
ter; la nature, seule base solide de nos con- 
naissances; sans laquelle tous les systèmes de 
l'homme ne sont qu'inconstance et fragilité, 
qu'erreur et qu'incertitude. Si la circonspection 
de cette marche contraint l'élan de l'imagina- 
tion , elle en prévient aussi les écarts. Les 
progrès sont quelquefois lents, mais toujours 
sûrs ; chaque pas approche du but; chaque ob- 
servation ajoute au trésor de la science ; aucun 
fait n'est perdu , il trouve tôt ou tard sa place ; 
ce flambeau, dont l'éclat se nourrit et s'accroît* 
de chaque nouvelle découverte , jette sur les 
•faits connus une lumière qui se réfléchit pour 
éclairer et faire apercevoir ce qui xedte à décou- 
vrir. : 



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( <H ) 

îl faut de mêûie, pour- l'étude de l'entende- 
ment, observer la nature , porter un œil atten- % 
tif sur le berceau de l'homme , le suivre dans 
son premier âge , pour épier les premières 
étincelles de l'intelligence. Il faut avant tout 
abjurer cette opinion trop commune , dont l'er- 
reur a été déjà signalée, que l'enfant n'est point 
susceptible d'attention ; opinion démentie par 
cette masse d'idées, dont il s'est déjà enrichi à 
l'âge de huit ou dix ans , et qui est plus consi- 
dérable que celle qu'il y ajoutera dans le cours 
d'une Jongue et laborieuse carrière. 

Mais on pourra recueillir sur-tout beaucoup 

de lumières, en observant ces enfans (1) que 

■ 1 1 1 ' 1 1 1 ii h . 

(1) On pourrait étudier aussi avec quelque fruit le 
développement de l'intelligence des aveugles; mais il 
n'y a qu'un observateur pénétrant, patient et étranger 
à tout système , qui pourra en obtenir des re'sultats cer- 
tains. Les aveugles sont loin d'avoir la même candeur 
que les sourds-muets; ils sont en général défians, vani- 
teux et habiles à cacher leur ignorance. Ils s'expriment 
comme nous; mais comment savoir, s'ils attachent aux 
mots un sens toujours net? Il en est de même , sous ce 
dernier rapport, des enfans ordinaires. On leur apprend 
tout maintenant, excepté à comprendre ce qu'ils disent* 
Mais, si Ton en croit Fénélon, on ne saurait de trop 
bonne heure leur donner des idées justes* Ayant qu'ih 
sachent parler, dit-il, on peut les préparera Vins truc* 



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(65) 
k privation d'un sens tient éloignés de là so- 
ciété , mais en même temps de l'orgueil de nos 
préjugés. Si vous voulez plus tard diriger le 
sourd- muet, iî faut long- temps vous borner 
à le suivre et à recevoir ses leçons ; et vous j 
serez peut-être étonné d'apprendre de lui des 
vérités qui , enveloppées auparavant des rêves» 
de l'esprit humain, avaient échappé à la saga- 
cité de profonds penseurs. En observant les 
sourds-muets , en étudiant leur langage , il faut 
user d'une sage circonspection , s'attacher à 
distinguer avec précision ce qui leur est propre, 
de ce qui serait l'effet d'une influence étran- 
gère. Moins le sourd-muet est instruit, plus 
on doit avoir de confiance aux observations 
qu'il fournit : si ses signes sont insuffisans pour 
bien exprimer son idée , on découvrira presque 
toujours que c'est parce qu'il ne l'aura pas exa- 
minée sous toutes les faces; car, je le répète* 
le signe suit pas à pas lia pensée, comme une 
ombre qui en prend toutes les formes. . 

Si le sourd-muet est instruit , il saura mieux 
nous développer ses conceptions. 11 nous four* 

tion ; il faut, dans les éclaircissemens qu'on leur donne , 
que les paroles, soient aidées des tons et des gestes. 
(%ïuc. des filles.) 

5 



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(66) 

nira des renseignemens curieux. Mais comment 
pourrons-nous , comment' pourrait-il lni-même 
démêler ce qui lui est propre , de ce qui est le 
résultat des suggestions de ses maîtres, et même 
de l'usage de nos langues ? Nous-mêmes, pou- 
vons-nous toujours démêler le principe de nos 
opinions, de 'nos çspérances, de nos craintes 
et de nos déterminations ? 

Comment oh peut établir un système régulier 
de signes. 

\ Nous avons déjà parlé de la nécessité d'éta- 
blir un système régulier de signes ; nous n'a- 
vons pas dk comment on y peut parvenir. 

Les signes des idées intellectuelles , ceux de 
nos sensations , de nos sentimens, ne présen- 
tent ni difficulté ni incertitude. Pourvu que 
l'instituteur nç; cherche pas à les calquer sur 
les mots de sa langue, ils ne peuvent manquer 
d'être justes; et les rapports qui se trouvent 
entré les idées, se retrouveront aussi dans les 
signes correspondais. 

Mais pour les objets sensibles, il faut faire 
un choix entre plusieurs signes égalejnent na- 
turels , mais qui caractérisent l'objet d'une ma- 
nière plus ou moins précise. « 



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- Le« ebjeis sensibles se partagent en deux 
grandes classes : i* les corps tels que nous les 
trouvons dans la nature ; V 

n 9 Modifiés par la main et pour le besoin de 
Ftiomm». 

Les signet de ceux-ci se tirent, t° de leur 
matière ; a 9 de leur façon ; 5° de leur usage , et 
aussi de leur forme extérieure. C'est la partie 
du système qui présentera le moins* dé régula- 
rité , parce que tous les ouvrages de l'homme 
portent la marque de son inconstance. Mais, 
d'ut* .-attire* -côté, ses besoins sont toujours et 
par-tout à; peu près tes mêmes j et comme c'est 
de là que se tirent fréquemment les signes', ils 
ne m&ti<juérojat pas*, sous Ce rapport; de ce ca- 
ractère d'universalité qui distingué le langage 
des gestes/ 

Les signes des êtres naturels se prennent 
dans leur organisation, dans f lëur^hanière 
d^ètre^et 4àns tous lès* caractères sur lesquels 
reposent 4eS classifications naturelles : 
• $i» l'on présenté â u** sourd-mùét Uh objet 
a&4eadké5*ind'tm objet connu, et qû'bh le mette 
dapsift fcéèssskéd' eh donner le signe -, il n'est 
pas^à prisûtn^r qiië, jpàfmi tous le$ attributs 
dont la réunion constitue cet objet, l'enfant 
s'arrête tant de suive au caractère essentiel j il 



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C68) 
est à croire au contraire que c'est une circons- 
tance accidentelle qui le frappera d'abord et 
déterminera son signe. Si l'instituteur s'arrête 
}è,,ii n'aura qu'un signe inexact; mais qu'il 
place l'objet sous un point de tae qui fasse dis- 
paraître 1? circonstance accidentelle ; ou bien 
qu'il rapproche de cet objet, un autre objet au- 
quel le premier signe pourrait également conve- 
nir, et qu'il mette de nouveau son élève dans la 
nécessité de les distinguer; il obtiendra un signe 
plus rCfiractéris tique; En éliminant ainsi par des 
rapprochemens successifs les caractères géné- 
raux, on parviendra à trouver les signes natu- 
rels , génériques et spécifiques. 

Si l'expérience, plusieurs fois répétée sur dif- 
féreras, sujets,, donne toujours le même résultat, 
on ne pourra conserver aucun doute sur la jus* 
tesse du signe. 

Ge ^Bicéde, qui paraît lent, ne l'est réelle- 
ment que clans le commencement. Les carac- 
tères généraux étant bientôt connus, le sourd- 
muet ne s'y arrêtera plus et marchera à la dé- 
couverte des caractères distinctifs. Tous ses 
signes seront le produit d'opérations analy- 
tiques, et rappelleront autant d'idées claires et 
précises/ 

C'est un principe analogie qui a doniié le 



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(«9> 
jour aux nomenclatures modernes des sciences 
naturelles , et a puissamment contribué au» 
progrès qu'elles ne cessent de faire. 

11 faut donc suivre la même 1 route pour ob- 
tenir le même succès. Mais tous ceux qui en- 
treprennent Téducation des sourds-muets , les 
parens , qui souvent ne peuvent se résoudre à 
se séparer de leurs enfahs , dont l'infirmité les 
leur rend plus chers; n*ont pas toujours les 
connaissances et sur- tout l'expérience néces- 
saires pour former un système régulier de 
signes. Je pense donc que ce sera rendre un 
grand service aux sourds-muets, que de présen- 
ter dans une classification méthodique , avec 
les signes propres» tout ce qu'ils ont intérêt 
de connaître, les idées et les rapports des idées; 
ou autrement, la nomenclature des êtres phy- 
siques et intellectuels , et celle des éléméns 
du discours. 

- Nous éprouverons sur les sourds - muets , 
comme sur une pierre de touche, chaque par- 
tie de ce travail , que nous n'aurions pas osé 
entreprendre sans les puissans secours que nous? 
trouvons, dans les conseils de M. l'abbé Sicard, 
et dans les travaux de tant d'hommes de génie 
qui se sont occupés de caractériser et de classer 
les. êtres naturels. Nous, n'aurons quelquefois 



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C 7° ) 
besoin que de traduire leurs nomenclatures; 
jious les prendrons ,du moins toujours pour 
modèles , en évitant toutefois d'çft faire une 
servile copie.; car le naturaliste envisage les 
choses sous un autre point de vue que nousne 
devons le faire. Il voit dans la nature comme 
une immense chaîne qui , commençant à 
l'homme , embrasse en descendant Funiver- 
salité des êtres , et il cherche à découvrir la 
liaison des anneaux dans les rapports d'orga- 
nisation que lui offrent les diverses espèces. 
Mais l'homme est naturellement enclin à tout 
rapporter à soi-même. Soit orgueil présomp- 
tueux, soit juste septiment de sa supériorité, 
ou simplement instinct de sa conservation, 
il se fait le centre de la création; il ne con- 
sidère les êtres qui l'entourent que par les 
rapports qu'ils ont avec lui-même; c'est de là 
qu'il prend intérêt à les connaître; c'est de 
là $ussi que les sourds -muets tirent Le plus 
souvent leurs dénominations génériques ou 
spécifiques. Comme n/Mis les prenons pour 
guides , nous adopterons ces signes , toutes les 
fois qu'ils ne tiendront pas à des, habitudes 
purement locales. 

■Tous ces signes, airec les mots français cor- 
respondans, seront distribués par groupes, 



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(7' ) 
comme se disposent naturellement nos idées 
en se formant. Chaque groupe occupera un 
tableau particulier renfermant des objets de 
même nature, ou du moins qui offrent beau- 
coup de rapports communs et un grand nombre 
de points de contact. Les groupes, caractérisés 
chacun par un ou plusieurs signes généraux , 
seront subdivisés, s'il le faut, en genres, les 
genres en espèces. Les signes réunis de la classe 
du genre, de l'espèce, et le plus souvent du 
genre et dt l'espèce seulement, donneront l'i- 
dée la plus complète de celle-ci. Nous ajoute- 
rons par-tout où il sera nécessaire, une double 
explication par signes et en français , avec des 
exemples convenables. 

Tous ces tableaux se suivront à peu près 
dans le même ordre ou les enfans éprouvent le 
besoin d'acquérir les notions qui y seront ex- 
pliquées. Leur série complète formera un cours- 
pratique d'éducation que les maîtres et les pa- 
reo£ qui veulent eux-mêmes instruire leurs en- 
fans, pourront suivre prévue pas à pas; car 
ces groupes ne doivent ni ne peuvent toujours 
s'enchaîner rigoureusement. Il faut d'ailleurs 
laisser quelque latitude à l'Intelligence du 
maître, qui même, en suivant une marche mé- 
thodiquement tracée d'avance,, doit profiter de 



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(7*) 
toutes les circonstances, pourexci ter habileroeDt 
la curiosité de ses élèves, et leur faire de l'ins- 
truction un besoin , et un plaisir de sa leçon. 

Cen'est qu'après avoir étudié tous les groupes 
partiels , qu'ils peuvent saisir les rapports qui 
les lient entr eux. On détruirait le charme si 
puissant de la variété, en voulant tout enchaî- 
ner d'abord par un mode uniforme de classifi- 
cation, ce qui d'ailleurs n'est pas sans difficul- 
tés, parce qu'il se trouve nécessairement des 
genres, des espèces qui se refusent à tous les 
systèmes des classificatenrs. Les rapports par 
lesquels on cherche à les lier seront toujours 
vagues ou arbitraires (-i). 

Mais s'il est contraire à la nature des. choses, 
de tout soumettre à un système général et uni- 
forme; il serait plus contraire encore au mode 
de développement de notre esprit, de nerecon- 



(i) Pour classer convenablement ces groupes, ît ne 
faudrait pas les placer les ans au-dessous des autres par 
division et subdivision, cqmme cela se pratique dans les 
classifications systématiques , ou l'on s'impose la loi d© 
ne laisser le choix qu'entre deux propositions opposées $ 
U faudrait. les disposer comme les provinces dans un.e 
carte ge'ographique , de manière qu'on saisît d'un coup-, 
d'œil les rapports combinés de chaque genre avec tous, 
les genres, voisiosv ; 



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(73) 
naître dans la nature que des individus isolés. 
La manière la plus ordinaire dont nous ac- 
quérons nos connaissances, c'est, quoiqu'on 
en ait pu dire, en commençant par des idées 
de genre. Les caractères génériques (i) sont les 
plus apparens, les premiers qui nous frappent; 
ce n'est qu'ensuite , lorsque nous avons exa- 
miné l'objet dans ses parties , en le comparant 
avec d'autres objets analogues ou différens, qufc 
nous nous formons l'idée spécifique. Quand 
un arbre se présente à nos regards, nous ne 
voyons d'abord que cette apparence extérieure 
commune à tous les arbres; ce n'est qu'après 
en avoir observé le port, les feuilles, l'é- 
corce , la fleur, le fruit, que nous commençons 
à nous former l'idée de l'individu et de l'es- 
pèce. L'oiseau qui traverse l'air ne nous laisse 
voir de même que quelques caractères géné- 
riques de l'oiseau. Enfin; combien de gens 
n'ont que des idées génériques dans les notions 
mêmes les plus vulgaires. Pour le pjus grand 
nombre des habitans de Paris , un orme est un 
arbre , un charme est un arbre , et rien de plus. 
Parlez-leur d'un hêtre, d'un érable, d'un pla- 

(x) Les mots genre et générique sont pris ici dans un 
sens un peu plus étendu que d'ordinaire* 



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• (74) 
tati£; vous ne réveillez qu'une idée générique,, 
la notion est exactement la même , les noms 
seuls sont différons. Comment donc a-t-on pu 
soutenir que nous n'avons d'abord que des 
idées spécifiques, et que les premiers noms 
donnés aux objets étaient des noms indivi- 
duels? Toutes les langues, au contraire, même 
les plus barbares, nous offrent des exemples 
<le cette manière de désigner les objets par une 
double dénomination générique et spécifique , 
que Linné a introduite dans les sciences, en se 
conformant à la marche naturelle de l'esprit. 
Les dénominations spéciales n'ont certaine- 
ment été créées que long-temps après» et seu- 
lement pour les objets ' qu'on a constamment 
sous les yeux, qu'on est intéressé à distinguer 
du premier coup-d'œil, et où par conséquent 
on s'est habitué à reconnaître de suite les ca- 
ractères propres ( i # ) . 

Les iéées génériques ne sont donc pas toutes 

• 
< (I) On & mUrne ttiafâplie' cfes dénominations pour 
chaque espèce , ?ele* te degré d'importance qu'on y at- 
tachait. Ainsi les IV tares oqt, pour désigner le cheval» 
plusieurs centaines de noms qui en indiquent non seu- 
lement l'âge, les variéte's, mais encore la couleur et les- 
-diverses aïrares ; et tes Arabe* èti ont ^orte te nombre 
à plus de mille. 



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C 7« ) 
abstraites, comme on Fa prétendu; ettes sont 
le plus souvent, le résultat de la première per- 
ception des objets extérieurs. Mais les idées 
.générales «eut vraiment des abstractions ,' pror r 
doit d'un plus ou moins grand nombre d'ana- 
lyse.; et l'esprit ne peut jamais les saisir imf- 
médiatement. Si vous prononcez le mot arbre* 
vous rappelez une «idée nette à tous ceux qtfi 
entendent le français ; rilfeis en serait - il de 
même si vous disiez essence, corps, matière, 
substance, etc- ? Ces mots ne rappellent à l'es- 
prit que quelques vagues attributs qui ne se 
présentent jamais à nous , que recouverts pour 
ainsi dire par d'autres attributs plus sensibles, 
sans lesquels ils ne sont rien, et dont cepen- 
dant l'esprit Us a séparés par une pure fiction , 
pour les considérer isolément comme des êtres 
réels. Ce sont, a dit Condillac, des fantômes 
qui ne sont palpables qu'au tact du pkilosopbe. 

Le plan que nous venons d'indiquer, con-> 
forme, ce nous semble, à la nature, dans le 
développement de nos idées , sera à la portée 
des plus petits eaians ; il offre dans sa distri- 
bution une agréable variété , en raétoe temps 
qu'il écarte l'arbitraire et prévient la fatigue, r 

lin tableau synoptique général facilitera la 
recherche des signes qu'on voudra connaître* \ 



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(76) 

Ce travail sera terminé par un petit traité de 
la syntaxe du langage des gestes, telle que nous 
l'ayons observée chez les sourds-muets. Nous 
y joindrons quelques morceaux enfrdifférentes 
langues avec la traduction par signes. Nous 
n'attendrons pas même que cet ouvrage, qui 
demandera encore du temps, soit entièrement 
terminé, pour mettre le «public à même de 
juger de notre travUl j nous nous proposons dé 
publier , sous peu , les parties les plus usuelles 
de la nomenclature , avec quelques dialogues v 
familiers. Nous en disposons les tableaux pour 
les Ifthographier. 

. Je n'ai pas besoin de dire combien cet ou- 
vrage évitera de peines, de recherches et de 
tâtonnemens aux instituteurs; j'ai déjà exposé 
les avantages immédiats qui en résulteront 
pour les élèves; en leur donnant ainsi la facilité 
d'étudier eux-mêmes et avec méthode , on peut 
compter qu'on épargnera les deux tiers du 
temps , ordinairement consacré à leur instruc- 
tion. 

Enfin, je pense que le langage des signes 
pourra être rapidement porté à un degré ds 
perfection qui le rende digne' d'être -présenté 
comme moyen général de communication , de 
près comme de loin ( car il faut à peine quel- 



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( 77 ) 
ques jours pour apprendre à écrire le geste ) ; 
moyen d'autant plus sûr et plus facile, que 
nous en portons le principe* en nous-mêmes , 
et qu'il n'est autre chose que ce langage naturel 
commun à tous les hommes, et dont il nous 
reste à parler. 



4 * 



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Ll9) 



v '/" ^ r '- ■'.''.' ' ■ • • ' "' ° '• " " ; ■ ' " ' * 

"! DU JbàNGAGE 1N&TUREL. 



jWous avons vu qu'il y a des signes par les- 
quels se transmettent immédiatement et comme 
par instinct , nos affections et nos pensées. 
L'ensemble de ces signes , qui sont naturels à 
tous les hommes et compris en tous les lieux, 
forme un langage beaucoup plus riche qu'on 
ne le croit communément; il suffit à tous les 
besoins de l'esprit et du cœur. 

En parlant du langage naturel, je Cfainj 
d'avoir fait naître quelque prévention défavo- 
rable. On a beaucoup écrit sur l'origine du 
langage : après tant de frais d'esprit et d'éru- 
dition , il semble qu'il ne doit plus rien y avoir 
de neuf à dire sur ce sujet; et si la question n'é- 
tait pas résolue, il paraîtrait permis de la croire 
insoluble. Il arrive quelquefois cependant que 
les plus beaux génies s'égarent dans les hautes 
restons où leur imagination les emporte; les 
esprits supérieurs aiment assez à puiser aux 
sources qui sont hors de l'atteinte du vulgaire; 



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( 79 ) 
souvent ils vont chercher vainement au loin là 
vérité qui était à leurs pieds, et qu'un autre 
moins habile, mais plus heureux, trouvera par 
la simple observation de la nature. 

Au reste , je ne viens pas ajouter un nouveau 
systèhie à tant de systèmes ingénieux ou pro- 
fonds. Condillac, et avant lui Vossius et T. 
Reid (i) ., avaient déjà parlé du langage natu- 
rel du genre humain. En présentant la même 
opinion sous un autre point décrue, je porterai 
quelques faits à l'appui de leurs raisonge- 
mens. 

Il serait trop long de retracer et de réfuter en 
détail toutes les explications qui ont été don-* 
nées de l'origine de la parole , depuis Diodore 
de Sicile jusqu'à nos jours j mais en les rappe- 
lant succinctement, elles pourront donner lieu 
à quelques observations intéressantes. 

Quoique ces opinons différent toutes entre 
elles , quant aux moyens, on peut lés réduire/ 
en principe, à quatre chefs è . 
- i° Demander quelle fut l'origine de là/pa-*' 
rôle , disent les uns , c'est demander quand: 
l'homme commença de parler, de voir, d'en* 



(i) Recherches sur l'entendement humain f fa/né* 
les principes du sens commun, cap . v, § 5. ■-.•-» 



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(8o) 
tendre, de marcher (i). Selon eux, notre pre- 
mier père aurait parlé comme le lion a rugi, 
le rossignol a gazouillé; et l'on retrouverait les 
traces de cette langue primitive dans un grand 
nombre de racines communes à toutes les lan- 
gues , qui ne seraient elles-mêmes que des dia- 
lectes de la langue d'Adam. Ils cherchent en- 
core à s'appuyer de la conformation des organes 
de la voix, et (les rapports du son articulé avec 
l'instrument qui le produit ; 

a° D'autres , au contraire, soutiennent que 
la parole n'est pas naturelle à l'homme , et que 
l'homme n'a pu l'inventer ; car la parole serait 
indispensable pour inventer la parole. Et puis- 
que l'homme parle , c'est que Dieu lui a appris 
à parler. J.-J. Rousseau , dans son Discours 
çur l'origine de l'inégalité parmi les hommes , 
adopte ce raisonnement sans en énoncer pré- 
cisément la conclusion, qui sajW son système 
par la base ; 

3° D'autres , et cette opinion est encore sui- 
vie par Rousseau, cherchent à démontrer com- 
ment l'homme né sauvage et privé de tout 
moyen de communication, a pu inyenter les 

(i) C. de Gebelin , Histoire naturelle de la parole, 
tràcun discours pre'limioaire et des notes par M. le 
comte Lanjuinai^. 



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(Se) 
langues. 11$ ne tteanerittot}$, point du .presque 
point compte, du vrai langage naturel. Ceux- 
même, parmi eux, qui en ont fait mention , 
L'ont regardé comme purement accessoire , v et 
borné à la seule expression des objets: sen- 
sibles i ils om laissé, par conséquent, tome en- 
tière la principale difficulté, c'est-à-dire , le 
passage des signes d'idées sensibles, aux signes 
d'idées purement intellectuelles (i). On a pu 
voir, par ce qui précède, que cette objection 
empruntait toute sa force de l'ignorance du 
langage naturel. 



(t) On a fait une grande difficulté de l'invention du 
verbe substantif, sans lequel , si l'on en croyait* certains 
grammairiens , il n'y aurait ni proposition ni jugement. 
Us font, par conséquent, dépendre de ce petit mot toute 
l'intelligence humaine. Il n'y a pas 9 Jeur objecter qu/ç 
l'acte de la pensée est indépendant des mots; mais ils 
auraient pu vo\r aisément que rien n'est plus commun 
que la suppression de ce verbe.. Il y a beaucoup de 
langues où l'on n'en fait presque jamais usdge|je crois* 
* même qu'il $ en a plusieurs où il n'existe pas ,' au moins 
comme verbe-lien. On m'a dit que cela a lieu pbup la 
langue franque, cette espèce d'italien qui est eu usage 
dans les Echelles; cela est ainsi du moins pour le fran- 
çais corrompu qui se parle dans nos colonies. Tout bar- 
bares que, sont ces jargons ,* encore sont-ils l'expression 
de la pensée. , • 

: ' ". 6 



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4° La dernière opinion , fondée sur l'obser- 
vation et le raisonnement , explique , ce nous 
semble, de la manière la plus satisfaisante, 
l'invention des langues, par le moyen d'un lan- 
gage non institué, commun à tous les hommes. 



Les animatùcont un langage propre à chaque 
espèce. 

t La nature a établi entre les* animaux de cha- 
que-espèce des relations nécessaires. Dans la 
dépendance mutelle où elle les a placés , elle 
leur a donné la faculté de se communiquer, 
et de réclamer, les uns des autres, les secours 
dont ils ont besoin, soit pour la conservation 
individuelle, soit pour la conservation de l'es- 
pèce. Des cris , des chaqjs , d'autres moyens 
encore, qui, alors même qu'ils se dérobent à 
la faiblesse de no? sens* se manifestent par 
des effets presque merveilleux i tel est le lan- 
gage qui a été départi à tous les êtres animés, 
f I qui est toujours proportionné à leurs besoins; 
j>en développé dans ceux qui errent isolés • plus' 
étendu dans ceux qui vivent en troupes ; et 
bien plus encore dans ceux dont la réunion en 
communautés, en petites républiques , établit 
des rapports plus multiplies entre les individus, 



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<83) 
et nécessite le concours de toutes les volontés 
Vers un but Commun. 

Les exemples se présenteraient en foule à 
Fappui de cette opinion ; je ne prendrai que 
quelques-uns dés plus vulgaires. Voyez; nos* 
animaux domestiques , ceux qui peuplent nos 
basses-cours. Ne s'entendent-ils pas entre eux ? 
Les petits fuient et se cachent ou accourent à 
leur mère, selon le crique celle-ci a fait entendre. 
Les poules se pressent autour du coq dont le 
cri annonce qu'il a trouvé quelques grains; &i 
nue d'entre elles aperçoit un épervier qui plane 
dans l'air, elle donne un signal d'alarme qui 
6e répète à l'en tour; les poussins se réfugient 
sous les Ailes maternelles; tout fuit ou tremble. 
■ L'instinct est un de ces mots commodes qui, 
à peu dé frais, tirent d'embarras, dans ce qu'on 
ne veut pas on qu'ort ne sait pas expliquer. 
On a, tour à tour, trop ou trop peu accordé à 
l'instinct; mais eu donnant à cette impulsion 
machinale (Car l'instinct n'est autre chose) 
toute Tétebdue possible , on ne peut raison- 
nablement' reconnaître son influencé , qu'au* 
tant que les effets sôttt.p&r-totit et toujours les 
mêmes dans les mêmes espèces. Si nous voyons 
deux animaux prendre deux routes différentes 
your arriver au même but; agir conformément 



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( »4 * J 

à un plan commun , le modifier selon l'ocfca- 
v sipn; il faudra bien convenirqu'il y a là quel- 
que chose de plus que l'instinct.- 
f. Quand deux loups se réunissent pour chas- 
ser de compagnie , quelquefois l'un des deux 
représente devant le troupeau qu'il convoite, 
et attire à sa/poursuite chiens et berger. Pen- 
dant ce temps, les moutons restent à la merci 
de l'autre loup, qui en égorge autant qu'il en 
jtèutemporter au fond des bois. S'il faut pour- 
: suivre un animal dont )a légèreté et la vigueur 
pour courir, les mettrait en défaut; ils ont re- 
cours à la ruse : l'un. se place en embuscade, 
tandis que l'autre se. met en campagne à la 
poursuite de sa proie ; lorsqu'il se sent épuisé, 
il détourne adroitement la bête qui est déjà 
fatiguée, vers le taillis où s'ost tapi son com- 
pagnon qui , l'entreprenant avec des forces 
toutes fraîches , la pousse , et l'a bientôt mise 
aux abois. Dira-t>on encore ici que ces ani- 
maux ne font qu'obéir à l'impulsion d'un ins- 
tinct aveugle et irréfléchi ? Sans un langage , 
pourraient-ils concerter leurs dispositions, ar- 
rêter leur plan, convenir de leur rôle, s'as- 
signer à chacun sa place et son emploi ? 
« Observez lçs abeilles ^t les fourmis qui sont 
journellement sous nos y#ux. Cejte foule d'ac- 



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(85) , 
cîdens qui peuvent, à chaque instant, menacer 
leurs républiques , et qui , variés à Finfini, exi- 
gent la même diversité dans les moyens àe dé- 
fense ,\ comment y remédier sans un langage, 
à l'aide duquel Tordre est- rétabli , les efforts 
convenablement dirigés, et la résistance ap- 
propriée*^ la nature du danger? 

Ge langage est toujours constant dans chaque 
espèce , parée qu'il est le résultat nécessaire de 
Forganisattan , qui ne Varie point: Le dévelop- 
pement et le [en des organes le produit. Ge 
n'est d'abord que l'effet involontaire de leur 
réaction contre uneimpression physique ; mais 
la fréquente coïncidence de l'impression- et du 
. cri, par exemple, fait que celui-ci devient lu 
signe représentatif de celle-là, qui,. à son tour> 
peut rappeter l'objet qui l'a produite. Ainsi se 
fdtme leur langage , sans peine, sans travail. 
C'est la nature qui en faU tous les frais. 

JLa \ parole nîojfre point le même avantage àt 
l'homme» 

L'hommeseul semblerait privé de cet avan- 
tage y ce n'est qu'après up long apprentissage 
qu'il parle, et, entre en. communication ayec 



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< «6 ) 
le$ autres hqmmes (i). Et dans quelles étrokèg 
limites ne restc-t-il pas toujour&resserré ! C'est 
<se qui a fait dire à Vossius : Que la condition 
des animaux , qui passent vulgairement pour 
brutes , est bien préférable à la nôtre. * 

L'hirondelle, qui, sur les ailes du printemps, 
incessamment voyage d'un climat à l'autre , 
partout où elle rencontre des hirondelles , elle 
retrouve une patrie , une famille à qui sa voix 
n'est pas étrangère. JVtais l'homme a quitté à 
peine le sol qui l'a .vu naître, il aperçoit en- 
core la fumée qui s'élève du toit paternel, que 
déjà l'expression de sa pensée ne va plus ré-» 
veiller la pensée de l'étranger qui l'écoute, et 
sa voix ne fait entendre à l'oreille vainement , 
attentive , qu'un son confus et bigarre. 

Le voilà au milieu de ses semblables, comme 
a il était d'une autre espèce. La diversité des 
langues , dit saint Augustin , éloigne l'homme 
de l'homme , et c'est vainement qu'ils ont été 
formés sur le même modèle. En effet, les mon* 
tagpes, les fleuves, les distances qui séparent 

(i) Cela n'est vrai que dans l'opinion des auteurs qui 
n'ont va d'autre moyen de communication que la pa- 
role. - * 



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<«7) . 

les hommes, sont dç failles obstacles auprès 

de ceux qui naissent de la parole. 

» 
P$ l x origine naturelle de la parole. 

Cependant au milieu de cette diversité de 
langues qui changent continuellement et avec 
les lieux et avec le temps, quelques auteurs 
ont cru reconnaître les traces d'une langue 
primitive et naturelle. La différence des idiomes 
est à leurs yeux avantageusement balancée par 
.le grand nombre de racines qu'ils prétendent 
èttè communes à tous. 

• Je ne chercherai pas à contester les avan- 
tages de l*étude de Tétymologie ; je ne cher- 
cherai pas à démontrer combien sont souvent 
vagues et incertains (i) les principes de cette 

> w » 

> (i) Ce que je dis n'a rapport qu'aux racines préten- 
dues primitives. L'étude des étymologies prochaines est 
pleine d'agrément et d'utilité. 

Grâce à I* latitude que se donnent les étymologistes* 
chaque langue a pu , au gré du caprice , mais toujours 
conséquemment aux principes de la science, recevoir 
Ua honneurs de la langue primitive , et donner nais- 
sance à tous les autres dialectes. L'he'breu fut long- 
temps éh possession de ce privilège ; niais ensuite cha- 
cun lui substitua sa langue propre, ou celle qu'il af- 
fectionnait ; un. Flamand veut que ce soit le flamand £ 



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(«')■ 

science, où un esprit prévenu peut trouver'toui 
cequ'il veut, comme les enfans aperçoivent, 
d$ns les vagues contours des nuages, toutes 
les figures ? au gré dé leur imagination. 



ma Suédois , le suédois ; -d'autres , te scythique , le., 
latin , le grec, le syriaque, l'abyssinien , le celtique, et 
inaintenant.com ni epce le tour du sanscrit, qui a d'ail- 
leurs des rapports nombreux et incontestables ayec la 
plupart 'des langues de l'Europa , et particulièrement 
av*c. les lajrgues germaniques. 

Si j'avais à diriger le choix d'un e'tymologiste , je lu\: 
conseillerais de prendre, comme Webb, le chinois pour 
base de son roman; lui recommandant sur-tout de s'at- 
tacher uniquement aux sons de la langue , sans s'em- 
barrasser de l'étude des livres ni même des caractères } 
car cela pourrait lui donner des scrupules. 

Tous les mots radicaux passent pour "monosylla- 
bique* ; on peut considérer aussi les'janots chinois comme 
tels, ûr, qu'on prenne un radical quelconque dont H. * 
combinaison des. lettres puisse se retrouver, en chinois , 
on est presque certain, d'y, trouver ce radical avec un 
sens analogue. La preuve mathématique en est facile, 
La langue parje'e des Chinois ,. la seule jdont les etymo- 
logistes puissent tirer parti,, est composée. d'environ 
$5o mots ,, mono, ou polypthongues ( cajr on, ne doit pas 
tenir compte àfis acceps}. Leur écriture a. pjus de 80,000 
signes } ppur ne prendre que les, caractères. usités, -no us . 
n'en compterons. que 4°><WV ,Qhajque v signe ,ecrk; repond 
a un des 35o mots, ce qui en donne 114 pour chaque 
mot* l'iro dans, l'autre. Mais chacun de, ces insignes 



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(*9) 

Si la parole e$t naturelle à l'homme , pour- 
quoi donc tant-tfe veilles et de pénibles re- 
cherches M/enfant dont les organes commen- 
cent à s'affermir, devrait naturellement "parler, 
sans les leçons de sa nourrice; et sa langue 
serait la même, sur quelque point du globe qu'il 
eût reçu le jour. ; 

On connaît l'expérience de ce roi d'Egypte 

peut être pris dans plusieurs sens différens; mettons-en 
trois seulement, cela produira 542 significations. Con- . 
sidérant qu'on.n'exige pas toujours une identité parfaite 
de sens , mais seulement une certaine analogie > ce qui 
multiplie les chances favorables , nous pourrions , sans 
exagération, quadrupler et quintupler ce nombre; en 
le doublant seulement , nous aurons 684/ Mais à cause 
des retranchemens , des additions , des permutations de 
voyelles ou de consonnes , que les étymologistes se per- 
mettent, parce que les mots ont dû. nécessairement 
éprouver des cbangemens analogues «n se répandant 
sur la terre 5 chaque mot radical peut, en restant le 
même, se présenter sous les formes d'un nombre indé r 
terminante de mots; mettons-en seulement dix. Chaque 
racine correspond* -Sonc à \o mots chinois, dont chacun 
offrira 684 significations , ce qui donne une somme de 
6840 sens diffe'rens, parmi lesquels Tétymologiste pourra 
choisir tout à s»n aise. Le nombre des mots chinois 
n'étant que de 35o , on aura les chances favorables dans 
le rapport de 6840 à 55o , ou de 19 à 1. 
?Et voilà la certitude de ces étyrhologies t 



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(9C ° 

dont parle Hérodote, qui, pour reconnaître 
Quelle était lajangue primitive, fit élevec+ua 
enfant dans le silence, et parmi dj» chèvres, 
et supposa qu'il parfait phénicien, parce que, 
imitant le cri de la chèvre sa nourrice^ il fai- 
sait entendre un son approchant» du mot bec 3 
qui signifie pain en phénicien. Quintilien dit 
quelque part, que toutes les fois qu'on a tenté 
eette expérience , elle n'a produit que des 
muets. Deux nwstartares ayant, dit-on, renou* - 
. relé cet essai , obtinrent un résultat sembla* 
ble. Biais qu'avons - nous besoin du témoi- 
gnage de l'histoire , quand le simple bon sens 
suffit? Si cette opinion avait le moindre fonde- 
ment, quand un homme est jeté sur une terre 
étrangère, la nature lui inspirerait des mots 
propres à exprimer et ses désirs et les besoins 
ordinaires de la vie; et ces mots se reconnaî- 
traient dans fontes les langues. 

Mais bien loin qu'elles offrent cette ressem- 
blance, les sons mêmes, ces élémens matériels 
de la parole, ne sont pas analogues dans le$ 
diverses langues, et il y qp a d'usités chez tel 
t>u tel peuple, que les organes d'un •étranger 
ne peuvent imiter > s'ils n'y ont été exercés dès 
l'enfance. • 

Cela réfute, en même temps» Cjeux qui ont 



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prétendu prouver l'origine naturelle de la pa«- 
ï oie , par la comparaison de l'instrument vocal 
et du son articulé» dont ils admirent les rap- 
ports , comme si ce n'était pas v une condition 
nécessaire, et comme s'il se pouvait faire que 
l'effet ne fut en relation avec la cause. 

De Yqrigine divine de la parole. 

% Mats en nous accordant que la parole n'est 
point naturelle à Fhomme, et qu'il est absurde 
.de soutenir que notre premier père a parlé , de 
même qu'il a marché , qu'il a vu, qu'il a en* 
tendu; on -dira encore ï, s'appuyant, en appa» 
rence , de l'autorité la plus respectable , qpe 
çest un don que l'homme tiçm de la bonté du 
Créateur, et qu'il en a.feit usage de tout temps. 
Mais d'abord n'y a-t-il pas une sprtq de con- 
tradiction à dire quç la parole nous Tient de 
Dieu , et qu'elle ne nous esj*pas naturelle ? Car 
qu'est-ce que la nature, sinon la manifestation 
de la volonté du Créatemr? 

No^$ voyons dans recoure que Dieu parlait 
à Adam et, s'entretenait avec lui. Bfl^ûs fauuil 
prçndrç à la leure les expressions des livres 
saints, et croire que<ï)i$u faisait entendre à 
Adam 4 es sons articulés , et, pour être rigou- 
reux , les mêmes mot^ qui spnt rapportés dans 



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(9*) 
la Genèse? Y\ faudrait donc admettre aussi que, 
même avant la formation dès élémens , Dieu 
aurait prononcé ces mots par lesquels Moïse 
peint, d'une manière si souvent et si justement 
admirée, la toute-puissance du Créateur* Mais 
cette sorte de figure est si usitée dans toutes les 
langues , ^qu'il -serait superflu d'en citer des, 
exemples. On dit parler au cœur, aux yeux, etc. 
Et, pour ne point sortir de l'écriture , il n'est 
Jrfesque pats d« pseaume qt&ne nous offre des 
exemples semblables. David admirant les pré- 
ceptes de Dieu inscrits dans les merveilles dé 
la création , s'écrie : « Les cièûx racontent là 
gloire de l'Eternel , et le firmament publie les 
•eùvres de ses mains.... Ce né sont point des 
parolfes % ce ne sont point des discours dont 
les son$ ne se fassent point entendre. » 
'^'liefri langues ont été faîtes pour lés besoins 
dé iWttfmë y et toutes les expression^ >n sont 
appropriées à la nature humaine , ou mêthe à 
nos relations ordinaires j et lorsqu'il nous faut 
parler dés c^ïoses Surhumaines, les éxp relions 
notas mariquettlf, et nous sommes forcés de 
irâtrs servir * de ïôots ' relatifs à nétré manière 
d'être. Il est fiébessaireîlort que l'intelligence 1 
supplée à Tiiisuflïséfnce de la patole, et que, 
sans s'arrêter, pour ainsi dire, à Fécorce des 



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. ( 93 ) 

mots, l'imagination pénètre plus à fond, pour, 
trouver moins ce qu'ils expriment que ce qu'ils, 
ne font qu'indiquer. 

Notre «ame, resserrée dans ses liens corpo- 
rels, n'est avertie de l'existence des objets ex-, 
teneurs que par les vibrations des parois de sa 
prison; et pour aller jusqu'à une autre ame, 
il lui faut traverser une double barrière. Enfin,, 
nous parlons aux sens pour nous faire entendre 
à l'esprit. Mais une pure intelligence; ne con- 
naît point ces obstacles; et pour faire-connaître 
sea préceptes à notre premietpère, Dieu éclaira 
son esprit, sans avoir besoin de parler à ses 
oreilles. 

Et d'ailleurs, pour qu'Adam eût pu com- 
prendre les mots qu'il aurait entendus , il eût 
fallu qu'il en connût d'avance la valeur. Veut- 
pn que cette connaissance lui ait été inspirée? 
Mais cela suppose nécessairement aussi l'inspi- 
ration immédiate des idées et dés pensées dont 
les mot* sont les signes extérieurs. Et alors à- 
quoi eût servi la parole çntre Dieu et l'homme ? 

La volonté <te Dieu né peut se séparer de 
son effet, Il dit <^ue la lumière joit; et la lu-» 
mière fuil Quand ces paroles sublimes vien~ 
nent de nous donner une si haute idée de sa 
loute-pjuissance, ne répugne-t-il pas à la raison 



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■ • .< 94 ) - 
de se figurer Fauteur et le principe de toute* 
choses , analysant et énonçant l'un après 
l'autre les divers élémens d'une pensée, tan- 
dis que le plus faible rayon de' sa ludiière in- 
créée, en ferait jaillir des milliers dans le cer- 
veau de l'homme. 

Il me semble donc qu'on ne peut appuyer 
l'opinion de l'origine naturelle de la parole sur 
la tradition et la révélation (i), non plus que 
sur 4'étyinotogie et sur la conformation de? 
organes <te la voix. 

■■ ■ ■ , > m * ft , , ., ■ i . < B ■■' 

(t) Je ne crois pas avoir rien dit de contraire,^ la re-> 
ligion. Cependant je me trouve heureux de pouvoir pré-* 
venir toute accusation , en appuyant mon opinion de 
l'autorité d'un savant théologien , le F* Simon Richard, 
qui lui-même cite saint Grégoire de Nysse. € Saint- 
Grégoire, dit-il (Histoire critique du Ueux testament. 
1685. cap. xxiv, pag. 84 et 86) y ** moque de ceux qui 
croient que Dieu a été le premier inventeur de la langue 
qu'Adam et Eve ont parlé $ ce qu'il appelle une sottisq 
et une vanité ridicule des Juifs , comme si Dieu, ajoute-* 
t-il , avait été un jnajtré de grammaire qui eût appris 
k Adam une langue qu'il aurait inventée. .... Dieu a 
donné aux hommes *uu entendement pour raisonner, 
dont ils se sont servis pour exprimer leurs pensées en 
inventant les mots. Cette opinion de saint Grégoire de 
Nysse semble être opposée aux paroles de l'écriture ; 
mais il prévient cette objection , et y répond en niant 
absolument que Dieu ait parlé aux hommes de la ma- 



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(95) 
La parole est-elle une invention humaine?" 

Mais d'où l'homme tiendra-t-il la faculté de 
se communiquer? En est-il uniquement rede- 
vable aux efforts de son génie? La nature, cette 
mère tendre, qui toujours proportionne ses 
dons aux besoins de $es enfens, 'aurait -elle 
dérogé upe seulejois à sa loi constante , pour 
refuser à l'homme, pour lequel elle s'est mon- 
trée d'ailleurs si libérale, un bien qu'elle ac- 
corde à tous les êtrçs animés, et qu'il récla- 
mait avant tout, parce que c'est la chose la 
plus nécessaire à son- bonheur ? Car la vie ani- 
male compte pour si peu dans son existence, 
que sans cet échange continuel de pensées et 
d'affections , qui est pour lui un besoin non 
.moins pressant que celui de sa subsistance, et 
qui , partageant les peines et les plaisirs , allège 
les unes, double les autres * l ? h0mme traîne- 
rait tristement sa vie comme un pesant far- 
deau. .„■ 

* 
■■■ ■" ■ y -' • 

oière qu'on l'entend ordinairement.* II prétend que 

Moïse attribue* Dieu un langage avec" les hommes pour 

Raccommoder à leur faibles**;, et que par ce langage 

nous devons seulement «entendre les signes de la vo« 

lonté de Dieu. C'est aiAsi qft'on lui attribue des bras* 
des mains , etc. » 



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(96) 
. Les partisans de la perfectibilité indéfinie , 
diront peut-être que cette rigueur du sort n'est 
qu'apparente , et que , loin de s'en plaindre , il 
faut y voir la sage sévérité d'rine mère pour le 
fils de sa prédilection. La nature, ajouteraient- 
ils , a tout fait .dans les animaux ; leur vie est 
renfermée Klaus un cercle d'actions répétées, 
qu'ils doivent toujours parcourir, et qu'aucun 
ne peut franchir ; mais le Créateur, en donnant 
à l'homme la raison, rayon de l'essence divine, 
le liyra à ses propres forces pour qu'il se dût 
à lui-mêçie une partie de sa supériorité , et fût 
l'artisan de sa gloire. Ce raisonnement qui flatte 
ncgre orgueil, pe.ut avoir, au premier abord*, 
quelque chose de spécieux j mais on reconnaît 
bientôt que pour réhausser la gloire dei'homme, 
il accuse la justice du Créateur ; et en relevant 4 
la perfectibilité humaine, il plonge les pre- 
mières générations «dans un état aussi abject et 
plus malheureux que celui de la brute. * : 

L'invention de la parole suppose un langage 
antérieur. 

Si, avec la faculté de former <des pensées , 
l'homme n'eût reçu celle*de les exprimer et 
d'entrer en communication avec toute son es- 
pèce, Cette faculté, à jamais ensevelie, deve- 



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(97) 
naît nulle, et il n'eût jamais inventé la parole. En * 
effet, pour établir la convention qui fixât la va- 
leur des mots , pour rattacher aux sons l'idée 
des objets qu'ils représentent et avec lesquels 
ils ne sont liés par aucun rapport sensible 9 
il a fallu que l'homme sût déjà se faire coin* 
prendre de l'homme ; en un mot , pour inven- 
ter la langue , il a fallu un langage antérieur 
et naturel. 

Langage priçiitif. 

Il existe ce langage qui a précédé tout autre, 
au premier âge de la société, comme il précède 
tout autre, au premier âge de l'homme. C'est ce- 
lui de l'enfant qui ne bégaie pas encore, et qui, 
souriant à la vue de sa mère , lui tend ses petits 
bras caressans et lui dit déjà son amour ; c'est 
celui qu'emploie le voyageur dans un pays 
dont il ne connaît pas la langue , .quand il veut 
demander des atimens pour apaiser sa faim ,, et 
un lit pour reposer sa tête. .C'est par ce lani- 
gage qu'a remué toutes les fibres de votrq cœur , 
ce vieillard courbé sous le double poids de 
l'ftge et delà misère; vous n'avez entendu que 
par un soupir le son de sa voix., la honte à en<- 
chainé sa langue;; vous vous reprocheriez de 
compter ce que vous laissez tomber dans sa 

7 



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■( gà ) ' 

main tremblante ; il serre avec émotion W don 
de votre générosité, et son geste d'attendris- 
sement et ses yeux élevés au ciel , ont mieux 
exprimé sa reconnaissance que les plus beaux 
discours. Ce langage est d'autant plus persuasif, 
que son éloquence vient de la vérité. Voyez 
cette femme éperdue tombant, à genoux devant 
un lion terrible , et lui tendant ses mains sup- 
pliantes. Elle lui redemande son enfant qu'il 
tient encore dans & gueule : l'animal s'est ar- 
rêté : il dépose doucement , auprès de la mère 
tremblante , l'objet -de sa tendresse et de ses 
alarmes. 

'../.'.■ . < * 
Le langage naturel/ait une partie essentielle 
des beaux arts et de l'éloquence*. 

.Ce langage est le principe des beaux arts ; 
c'est à lui que la sculpture et la peinture sont 
redevables de leurs plus beaux effets. C'est par 
la connaissance des signes naturels et de leur 
connexion avec les sentimens , que l'artiste 
anime et la toile et le marbre. La danse n'était 
dans le principe que ce langage même , et les 
anciens, dont l 2 esprit était si juste et le goût si 
délicat, confondaient par un même nom la 
danse et la pantomime. 



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\(99> 
: C'est encore de ca langage que Féioquenc* 
emprunte ses plus sûrs moyens d'entraîner et 
de persuader $ sans lui ,. le plus beau discours 
est comme le bruit monotone et assoupissant 
des vagues qui battent le rivage ' r c'est un froid 
cadavre auquel l'action donne la vie et la cou- 
leur (i). C'est par-là que tel comédien attire 
la foule et remplit l'ame des spectateurs de 
terreur et de pitié , aux pièces d'un. auteur mé- 
diocre^ tandis que. tel autre psalmodiant les 
vers de Corneille et de Racine», frappe nos pau- 
pières d'un lourd engourdissement. 

Malgré l'usage qui, parmi nous, proscrit 
l'accent dans la conversation , et substitue au 
langage du sentiment et de la vérité, des in- 
tonations plates ou affectées , l'on n'a qu'à ou- 
vrir les yeux pour reconnaître par-tout les 
traces du langage naturel ■; mais il se montre , 
il domine sur-tout alors que nous sommes 
davantage, nous-mêmes , comme dans les mo- 
mens où une vive impression nous rend à la 
nature, et que , rejetant l'écorce factice dont 



(i) Les anciens mettaient l'action au premier rang 
des qualités de l'orateur» Et c'était pour se soustraire à 
sa trop puissante influence que l'aréopage s'assemblait 
toujours de nuit. . 



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( lOO ) 

nous emteloppela société, nous nous montrons 
nos et tels que nous sommes ; voyez comme 
nos gestes sont alors multipliés > et comme tous 
nos mouvemens ont de force pour se trans- 
mettre et remuer les cœurs. 

Les peuples méridionaux , dont la sensibilité 
est plus vive, l'imagination plus .ardente , met- 
tent en général beaucoup d'action dans leurs 
discours j nous sommes journellement étonnés 
de la multiplicité des gestes dont les Italiens 
sèment leur conversation. Et ces hommes qui 
sont restés sous l'influence plus immédiate de 
la nature, les nègres de l'Afrique, et sur-tout les 
sauvages de l'Amérique (i) , emploient pour 

(i) Je n'entends pas dire par là que l'état sauvage soit 
Fe'tat primitif de l'espèce humaine ; on y trouverait 
plutôt une preuve suffisante que l'homme a déchu de 
son état originel. La raison et la religion sont d'accord 
sur ce point. L'homme a éprouvé une dégradation, effet 
de ses passions , et sur-tout de l'orgueil , de l'orgueil qui 
le fait renchérir sur les excès les plus révoltaos. Livré 
sans frein à cette impulsion funeste, il eut bientôt ab- 
juré tous les sentimens naturels : le sauvage égorge sans 
pitié son père affaibli par l'âge ; il brave souvent les' fa- 
tigues et les dangers , pour l'unique plaisir de rencon- 
trer et de tuer quelques hommes; et il entre dans des 
transports d'une joie infernale, aux tourmens dans les* 
quels il les fait expirer. En vérité , il est bien absurde 



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( «>, ) 

l'expression de leurs pensées plus de geste* 
que de mots ; il y en a même , à ce qu'il paraît* 
qui ne font guère usage de la voix que pour 
rendre les bruits ou les cris; il est constant du 
moins que les nombreuses peuplades qui errent 
sur les bords du Mississipi et jusqu'à l'extrémité 
septentrionale du continent , quoique parlant 
des langues différentes , ont des signes comr 
miins à tous , et n'éprouvent aucun embarras 
pour se faire mutuellement comprendre j. et 
on rapporte qu'un sauvage, transporté des 
bouches de l'Orénoque au milieu des lUmois, 
semblait se retrouver ptymi ses compatriotes. 
On peut donc dire avecfbndement que sr, dans 
nos langues r le geste ne sert plus qu'à aider la 
parole en donnant & l'expression de la pensée 

de reconnaître l'homme naturel dans ces atrocités. Les 
Sauvages restent dans cet état jusqu'à ce qu'il se trouve 
un nomme dont l'ascendant donne à leurs habitudes 
une direction plus favorable au» intérêts de l'humanité, 
et sur-tout aux intérêts de son ambition. A l'état sau- 
vage succède alors l'état dé barbarie. Peu à peu les 
hommes s'attachent par le double lien de la famille et 
de la propriété. La force physique cède insensiblement 
à la force morale j les lois s'établissent ,. et la société se 
reconstruit sur des bases moins naturelles ,. mais plus 
solides , parce que de bobines institutions font servir les. 
fassions mente au maintien, de l'ordre social.. 



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( 103 ) 

plus de force et dé précision ; chez ces sauvages, 
au contraire, la parole n'est souvent que pour 
aider e ta ccomprigner le geste ; de même que le 
son de la voix et des instrumens accompagne et 
règle les mtftivemens de la danse , qui n'était 
elle-même, dans le principe , qu'une gesticu- 
lation cadencée, comme les vers n'étaient que 
des discours mesurés. 

La parole, dépouillée de l'action , perd sa 
force et toute sa grâce -, mais le langage d'ac* 
tioà est assez riche pour se passer du secours de 
là voix. Il se plie sans effort à toutes les combi- 
naisons , se prête à tqptes les modifications des 
idées ; il peut rendre jusqu'aux faibles nuances 
qui semblent tenir à l'artifice delà parole plutdt 
qu'à la pensée même. On rapporte que Cicéron, 
pour mettre à l'épreuve le talent d'un comédien 
fameux, lui proposait souvent des phrases à 
traduire par gestes j cç que celui-ci faisait tou- 
jours de la manière la plus satisfaisante ; et 
quand l'orateur, variant ses tours, donnait à 
la phrase un sens légèrement différent , l'autre 
variant pareillement ses gestes , rendait sensi-» 
blés aux yeux jusqu'à ces nuapces délicates 
qu'imprime à la pensée 1% transposition dçs 
mots. Les pantomimes anciens , à laide des 
geçtcs seulement , rendaient des poèmes entiers, 



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On sait les impressions prodigieuses , scanda- 
leuses même, qu'ils produisaient à Rome. Au- 
guste accorda des titres et des privilèges à 
Rathyile et à Pylade; la protection dont il 
honorait les pantomimes , l'a même fait regar- 
der comme l'inventeur de ce nouveau genre de 
danse; qui n'était auparavant qu'une houffon- 
perie obcène. 

Sénèque le père y malgré la gravité de son 
caractère et de sa profession , avoue sa passion 
pour les. représentations des pantomimes. Gas- 
^iodore (Uv. ï.c. 20.) les appelle des hommes 
qui parlaient la bouche femiée v et faisaient en»- 
tendre, par des gestes , ce qu'à peine pourrait 
exprimer le discoursou lecriture; des hommes 
dont les mains éloquentes portaient une lan- 
gue à chaque doigt;, dont le silence avait une 
voix , et qui , sans parler , exprimaient claire- 
Hieut leurs peutsées (i)> 

Le roi de Pont assistait avec Néron k une de 

(i) PàFQii Ie« modernes, sans parler des sourds-muets 
formes à cet art par la nécessite , qui est plus habile que 
tous- les maîtres, Garrik possédait ce talent à un haut 
degré';, et U premier acteur, de notre scène tragique 
rend, ro'a-t<#n dit , par ce moyen, dé loagsmono- 
Ipgues | et fait des re'cits circonstanciés d'une manière 
«u^claire que s'il ea articulait tous Je& mot9«. 



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leurs représentations; Émerveillé de la clarté 
de leur débit , il pria l'empereur de lui donner 
un de ceJ hommes, pour transmettre, disait-il , 
ses ordres aux peuples barbares qui entouraient 
ses états, et dont personne ne pouvait com- 
prendre le langage. 

Le talent de ces pantomimes ne se bornait 
pas, comme on le pourrait croire, à peindre 
les passions qu'on sait que le geste rend avec 
une énergie supérieure à celle de l'éloquence 
même (i); ils exprimaient avec une égale pré* 
cision tout ce que la morale et la métaphysique 
ont de plus fcubtil, comme lé prouve ce qu'on 
rapporte d'un danseur nommé Memphir qui 
expliqua un jour sur la scène, par la seule 
pantomime , tous les principes de la philoso- 
phie de Pythagore, dont il suivait la doctrine. 

De la voix considérée par rapport au langage 
naturel. 

Jusqu'ici nous n'avons guère fait mention 



(i) « La panlominië parle aux yeux un langage plus 
« passfonifé que celui de la parole; «fie* st plus ve'he- 
« mente que l'éloquence même, et aucune langue n'est 
« eu ciat d'en égaler la force et la chaleur. » (Afarmontel.) 



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(.o5) 

sque du langage des gestes, sans parler de la 
voix, qui entre aussi dans le langage naturel. 
Lorsque nous ressentons une vive impression , 
par le changement subit qui s'op&e dans notre 
«anière d'être , la poitrine se dilate et se res- 
serre tout à coup ; les voies aériennes éprou- 
vent un mouvement analogue , et l'air qui y 
•vibre dans son rapide passage , produit ces 
sons entrecoupés, fortement accentués , <ju'on 
nomme interjections; qui se distinguent essen- 
tiellement de toute espèce de mots , en ce qu'ils 
ressemblent dans toutes les langues et sont par- 
tout les signes des mêmes affections ; ce qui 
est le caractère du langage naturel. 

11 se présente ici une distinction importante 
à faite : la voix a fait partie du langage naturel , 
mais non pas la parole. Dans les interjections , 
par exemple , ce n'est point du tout du mot que 
dépend le sens j il dépend tout entier de l'ac- 
cent , et l'on voit fréquemment substituer aux 
interjections usitées , d'autres mots , qui , dam 
ce las, se dépouillent totalement de leur signi- 
fication propre , pour prendre celle qui s'atta- 
che naturellement à l'accent auquel ils servent 
en quelque sorte de véhicule. Combien d'in- 
terjections qu'il serait impossible d'écrire parce 
qu'elles ne $om pas articulées"! Peut -on 



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( ,o6 ) 
les appeler des mots , des paroles ? Je ne sache 
pas qu'on ait jamais rangé dans la classe des 
mots , Içs soupirs , les gémissemens , les éclats 
de rire ; car» il n'y aurait pas de raison pour 
n'y pas admettre aussi les frétions de la vois, 
les sons de la musique, etc. Tout ce que nous 
disons des interjections, s'applique nécessai- 
rement à l'imitation, par la voix , des cris des 
animaux et des différens bruits; imitation qui , 
d'ailleurs, est très-bôrnée. La voix n'était donc 
le plus souvent qu'un accessoire dans le langage 
primitif: les interjections correspondent tour 
jours à quelques mouvemens de la figure qui 
expriment les mêmes sentimens , et avec plus de 
force et de variété. Le geste, §a*S aucun auxi- 
liaire, exprime et les idées et les rappotys des 
idées; la voix ne peut, sans ji ne convention 
préalable , fournir qu'un petit nombre de signes 
pour l'expression de la pensée. Le geste puise 
S£S moyens dans la forme extérieure , dans la 
.manière d'être habituelle , caractères qui tien- 
nent à l'essence 'même des êtres ; . il lès puise 
dans le jeu delà physionomie, où vient se réflé- 
chir , pour ainsi dire , tout l'homme intérieur; 
il n'y a de matière d'imitation pour la voix, que 
le mouvement imprimé à l'air par les vibrations 
^des corps senores , çt qui produit $ur l'orgaufc 



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( i<>7 ) 
de l'ouïe la sensation que nous nommons bmii 
ou son ; mais, exceptez les cris de quelques ani- 
maux , il y a peu desons bien caractéristiques. 
Le son même est un accident qui n'appartient 
pas proprement au corps qui le produit ; va- 
riable pour le même corps , et souvent sembla- 
ble pour des corps différens , difficile à saisir 
distinctement, et plus difficile à imiter par la 
voix. On reste confondu d'admiration , quand 
sur «ne base en apparence si incertaine , on 
voit s'élever l'édifice merveilleux des langues. 

Passage du tangage naturel au langage ins- 
titué. 

Outre les interjections que nous arrache ime 
subite impression , la voix devait souvent ac- 
compagner le geste quand le débit était vif et 
animé , parce que la poitrine et les organes 
vocaux participent alors à l'action générale , 
comme on peut l'observer dans les sourds-muets 
qui , en gesticulant, font entendre fréquem- 
ment des sons clairement articulés. Les sons 
pouvaient souvent ne rien ajouter à la pensée; 
mais plus souvent encore, ils servaient à donner 
t l'expression plus de force , de précision et de 
variété, et mettaient le dernier trait au tableau, 



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( ro8 ) 
(juand il s'agissait de rappeler des cris , des 
bruits , ou de peindre un mouvement rapide ; 
les sons qui , isolément, n'eussent rien expri- 
mé quejTune manière vague, eurent une signi- 
fication précise au moyen des gestes qui déter- 
minaient les objets auxquels ils avaient rap- 
port; et le même son ayant souvent accom- 
pagné tel où tel geste , en devint le signe con- 
ventionnel et finit par rappeler la même idée* 
Le nombre de ces nouveaux signes s'augn»enta 
successivement , soutenus et expliqués d'abord 
par les signes gesticules, et les suppléant en- 
suite. Des objets sonores on passa par analo- 
gie à ceux qui ne rendent point de sons , et 
peu à peu les langues se formèrent. C'est sous 
ce point de vue seulement qu'on peut dire que 
cette grande œuvre de l'esprit humain a pris 
son origine dans la nature. Mais il en faudrait 
dire autant des arts , des sciences , de toutes 
nos connaissances et de toutes nos inventions r 
l'homme ne peut faire rien de rien; et quand 
on dit qu'i) invente , on doit entendre (comme 
l'indique le mot mêipe) qu'il trouve le principe 
dans la nature , ex le développe pour l'appli- 
quer aux besoips de la société. . 

Un mécanisme prompt et facile qui éveille In- 
tention , et joint à l'avantage de porter la peur 



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( *°9 ) 
sée à travers les ténèbres et à travers les Obs- 
tacles qui arrêtent la vue, l'avantage non moins 
précieux de n'exiger que l'emploi d'organes 
inutiles à d'autres travaux, ne pouvait manquer 
d'obtenir la préférence sur tout autre moyen 
de communication ; sùr-tout lorsque l'espèce 
humaine se multipliant, ne trouva plus une 
suffisante subsistance dans les productions spon- 
tanées de la terre; que l'homme, pour satifaireà 
. de nouveaux besoins , nés des progrès de la 
civilisation , fut obligé de condamner sa main 
à un travail continuel , et qu'il lai fallut domp- 
ter une terre ingrate , qu'il arrosait de sa sueur 
pour la forcer à produire. 

S'il nous fallait chercher un monument et 
une époque dans les annales du genre humain , 
nous pourrions rappeler la tour de Babel, et 
ces travaux entrepris parl'orgueil de l'homme, 
qui tournèrent à sa confusion. 

Bientôt l'usage de la parole devient pres- 
qu exclusif; «&Qn développement rapide a suivi 
les progrès de l'esprit humain ; .on la voit , 
tour à tour, soutenir l'essor du génie, suivre 
l'imagination dans son val hardi çt brillant ; 
scruter, avec la philosophie , les secrets de la 
nature , et sonder les profondeurs de l'enten- 
dement» ^ 



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. ■■("<>) 

A Mesure qtté la parole se perfectionnait , 
le langage naturel était négligé^ à mesure 
aussi que chaque langue étendait de plus en 
plusses richesses, son usage se restreignait 
à un plus petit nombre d'individus. Les peuples 
voisins ne s'entendirent plus j et la parole, des- 
tinée d'abord à faciliter la communication des 
hommes , y fut elle-mêçie le plus grand de 
tous les obstacles. 

Des circonstances fortuites, ou, cç qui en. 
est l'équivalent, une subtile et vague analogie, 
avaient donné naissance aux mots primitifs. Il 
en fut souvent de même aussi pour les mots 
composés ou dérivés. Mais quand même la 
: plus saine philosophie aurait présidé à la for- 
mation des langues , les variations continuelles 
que subit le sens de chaque mot, en auraient 
< bientôt détruit l'harmonie. 

Ce n'est pas tout: chaque expression a reçu 
- plusieurs acceptions différents , et l'on n'a pas* 
'* en cela toujours consulté la mâture des choses, 
r ni même une sévère analogie ; souvent nous 
• trouvons réunis sous le même mot des idées 
; opposées , et , ce qui est pis , des idées tout à 
fait disparates. Ces collections * nous- les re- 
cevons toutes faites, dans notre enfance , avec 
une soumission et une confiance entières ,* et 



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( »o 

, « 

presque personne ne s'avise, dans urf âgè^plus 
avancé , d'examiner la solidité de ces premières 
idées qui sont devenues la base de tous nos ju- 
gemens. Nous les avons reçues sans examen, 
nous continuerons à nous en servir avec sécu- 
rité , sans réflexion; et quand nous parlons, 
notre esprit se portant alternativement sur telle 
ou telle partie de la collection , nous affirmons 
de Tune ce qui n'est juste que pour l'autre , et 
il arrive souvent que chaque proposition isolée 
a une apparence de vérité , quand la suite de 
ces propositions fournit une conclusion entière- 
ment fausse : "Nous raisonnons avec des mots ; 
au lieu de raisonner avec des idées. Tel pst l'art 
des sophistes , telle est aussi la source de près* 
que toutes nos erreurs, d'autant plus perni- 
cieuses, que nous nous y attachons avec tout 
l'amour que le créateur amis dans notre cœur, 
pour la vérité dont elles portent le masque ; et de 
là , quelles graves conséquences ! Le crime -, 
a-t-ondit, est un faux jugement; etles'annales 
de notre révolution en offrent à chaque page 
de terribles preuves. Enchérissant un peu trop 
sur cette pensée , un homme d'esprit a ajouté : 
« Et celui qui fait un'faux raisonnement , a 
quelque chose d'un assassin. » 

Ainsi , la parole qui oppose tant d'obstacles 



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( v a ). 

à la communication* des peuples, met encore 
des entraves à la marche de l'esprit ; ou lui 
offre par fois un appui trompeur, qui le 
perd y comme ces feux légers qui brillent 
dans l'obscurité des nuits , et prêtant leur clarté 
perfide au voyageur incertain , l'égaré ut et le 
font tomber dans les fondrières , dont les éma- 
nations les ont produit». 

De si grandes imperfections durent néces** 
sairement frapper les esprits justes de tous les 
temps. Et les philosophes, en déplorant ces 
graves incon véniens , ont souvent exprimé ledé 7 
sir d'une langue méthodique plus'' favorable au 
développement de la pensée et à la communier 
tion des peuples. Nous retrouvons ce vœu dans 
Vossius, Scaliger, Hermann, etc. Cette idée 
ne pouvait échapper à Bacon , qui sentait la 
nécessité de refondre toute l'intelligence hu- 
maine. Elle fut chère. à Léibnitz ; c'était , dans 
ses dernières années , l'objet habituel, de ses 
méditations. Condillac croyait qu'on' pourrait 
fonder entièrement cette langue sur l'analogie 
et sur le modèle de la langue des calculs. 
M. l'abbé de l'Épee avait pensé que le langage 
des sourds-muets pourtant en tenir lieu. M. De- 
gerando, qui, mieux que personne, a développé 
les avantages d'une langue vraiment philoso- 



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(mS) 
phique ,* dont l'exécution 4ui paraît d'ailleurs 
impraticable , n'adopte pas l'idée de l'abbé de 
FÉpée. Trois circonstances lui paraissent rendre 
les signes des sourds-muets impropres à remplir 
ce but: i° Parce, qu'ils sont pleins de méta- 
phores ; 2° qu'ils ne sont pas assez simples ; 
3° qu'ils n'analysent pas assez exactement la 
pensée; enfin, parce que ces signes ne s'adres» 
sant qu'aux regards de ceux qui sont présens , 
ne pourraient point servir! à la correspon- 
dance des personnes éloignées les unes des 
autres. « 

Ces objections nous semblent avoir été ré- 
solues par ce que nous avons dit de la nature 
du langage des gestes > et des moyens de le 
perfectionner ; elles le seront peut-être mieux 
encore par les faits mêmes ,. quand nous traite- 
rons plus spécialement des signes. 

Parmi les ouvrages qui ont été faits pour éta- 
blir une langue universelle, il en est peu qui 
méritent de fixer l'attention. On doit distinguer 
particulièrement celui de Wilkins : on y trouve 
sur les langues et sur la grammaire générale 
beaucoup d'idées profondes et La rdies. La Pa- 
sigraphie de M. Maimieux, plus simple , est 
aussi rçioips méthodique. La Polygraphie de 
Hourwitz a obtenu encore moins de succès. 

8 



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( »4 ) 

Tous ces ouvrages enfin, malgré le talent de 
leurs auteurs , reposent sur des bases beaucoup 
trop arbitraires , pour l'objet qu'on avait en 
vue $ car s'il faut éviter l'arbitraire , c'est Sur- 
tout quand il s'agit de l'expression àe la pen- 
sée, qui est si libre de sa nature. 

Si rétablissement d'une langue universelle 
était une chose qu'on p$t espérer , le langage 
des gestes me paraîtrait , comme è Vesius et à 
l'abbé de l'Epée , le moyen le plus propre à rem- 
plir ce but. Déjà il en tient lieu, aux sourds- 
muets; ils s'entendent tous»entr'eux : c'est un 
fait qui n'a plus besoin de preuves. Clerc et Mas- 
sieu, élèves de M. l'ahbéâicard, ont été fréquem- 
ment appelés par l'autorité pour servir d'inter- 
prètes aux sourds-muets vagabonds qu'on arrête 
dans les rues de Paris. Clere était comme une 
autre providence pour tous ses camarades non 
instruits : c'était à lui qu'ils 's'adressaient pour 
solliciter du travail ou des secours; c'était lui 
qui dressait leurs pétitions , écrivaitleurs lettres, 
que ceux-ci faisaient ensuite traduire dans leur 
langue maternelle, quand ils n'étaient pas 
Français; Elle n'existe pas pour «es enfens de la 
nature, la distance que la diversité des langues 
met entre les hommes. Dans quelque contrée 
qu'un sourd-muet ait reçu le jour, il est leur 



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<>i5) 
frère pàv'MHi infirmité , : et'Uixt compatriotes 
par le langage. 

• Mais l'avantage de se communiquer sans 
aucune langue instituée , n'a pas été accordé 
Uniquement aux sourds - muets. Nous avons 
ài\h dit que les sa\ivage$ de l'Amérique méri- 
dionale, qui parlent des langues différentes , 
s'entendent ênti^eux par le moyen des gestes, 1 
G'èst : , on peut le* dire, le langage propre âé 
iîe$Jïède humaine. Et s'il nous paraît le privt- 
fége des sourds-muets, c'est que le besoin le 
développé en eux, quand l'habitude de nos 
langues artificielles nous le fait négliger; mais 
il nQ faut qu un peu d'exercice pour nous en 
aefcdre l'usage .aussi facile que celui dé la pa- 
role {r)i H y n une-foule de signes que nous 

> »;■>. i k * ; * ■ ■ ■ ■ » ■ ' ■ ■ ■ 

* (t> £** stmiirm au .jfelii* suffisant pour se mettre pw- 
sableinent au fait 4e <ce, langage. Or , quelle pi 1$ jwgij* 
que le génie le plus heureux peut répondre d'apprendre 
en six semaines. ( Gbeerr. d'un s ourd-muet , 7>*gv r*. ) 
Si tantiimdem laboris ac fit in perdiscendo allquo 
sérmorie, arti impendamus pantomimœ , haxid minus 
fbrspri duré animi nostri sensus aperire liceret , ad 
Hune Unguœ facifmus beneficio. Nec quidàuam feli- 
citati humani generis decederét , si, puis d tôt lin§ua~ 
rutn peste et confusione , unam hanc artem omnes 
collèrent mort aies , et sighis * nutibus ', gestibusque 
licitum foret quldvis explicare. 



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("6) 
faisons sans y penser. Combien d'idées que 
chacun rend naturellement par gestes! Qui 
serait embarrassé pour faire le signe de venir, 
d'aller, de dormir, de commander? Qui pour- 
rait confondre l'expression de la tristesse on 
de la joie, du dédain ou du respect, de la 
menace où de la compassion ? Qui ne saurait 
désigner si un objet est rond ou carré, grand 
ou petit ? etc. he 3igne d'une idée étant trou- 
vé, il n'y a point de danger qu'on l'oublie; 
le signe et l'idée adhèrent si étroitement l'un 
à l'autre, qu'ils ne font plus qu'un; et rien 
même n'est plus commun dans les langues que 
de les confondre et de prendre le signe peur 
la chose signifiée. Sans parler . de la poésie , 
qui se nourrit d'images, le style familier est 
plein de ce genre de figures ; et bien souvent le 
mot qui exprime le geste , est le seul aussi pour 
exprimer l'idée correspondante. 



. NuncveràAtà cemparatum est , ut anùnaUum auœ 
vulgà bruta credpntur, melior longé quant nqstra, in 
nac parte, videatur conditio , utpote auœ promptiùs 
étfolrsanjelicius sensus et cogitationes suas sine inter- 
prète significent , quant uïli queant mortales , prœser- 
Um si peregrino utantur sermone* [1*. Vossius, de 
Poëmatnm canlu et rytkmi riribus , pag. 65. ) 



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. (»7) 

Si l'on éprouve d'abord quelque difficulté à 
s'exprimer par signes, cela vient de ce que, , 
malgré ngus , et par un effet de l'habitude dé 
la parole , toutes nos idées se lient à des mois ; 
et qu'en voulant parler par gestes , on même 
dans une at}{re langue que la nôtre, nous 
sommes toujours enclins à traduire plutôt le 
mot, qui est souvent vague, que l'idée, qui doit 
être toujours nette. 

Le premier point serait donc dto chercher à 
saisir bien clairement ce qu'on veut dire , in- 
dépendamment des sons par lesquels nous 
pourrions l'exprimer Ce travail , loin de fati- 
guer l'esprit , lui donne une vigfceur nouvelle, 
en le dégageant des entraves dé* l'expression, 
de l'embarras des équivoques , en. l'affranchis- 
sant enfin de l'influence des mots , qui ne don- 
nent souvent de l'étendue *ux idées qu'a ut 
dépens de la* justesse, favorisent la paresse na- 
turelle de l'esprit, lui font négliger l'exercice 
de ses forces , en lui prêtant un secours artifi- 
ciel , et le dispensent Souvent du travail de la 
pensée, ou du moins la lui présentent 4 moitié 
digérée, comme à un estomac affaibli par l'ha- 
bitude d'alimens délicats, qui ne peut plus, 
supporter une nourriture simple et substan- 
tielle» 



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< «• ) « 

. On ne pourrait pas, à la vérité, donner pour 
chaque idée possible un signe simple qui fût 
immédiatement compris de tous les hommes; 
rvûs lqs signes qui nous sont naturels à tous» 
suffisent (comme le prouve l'éducation de? 
gourds-muets) pour expliquer successivement 
toutes les combinaisons d'idées, et par con- 
séquent pour déterminer clairement le sîga* 
propfe de chacune. Il ne serait donc pas im- 
possible de composer avec les signes .écrits et 
quelques dessins qui en donneraient la clef, 
une sorte de nomenclature où toutes les idées 
seraient nettement expliquées $ao$ le secoua 
d'aucune lang«e , et même sans supposer près- 
qu'aucune cbnnaissa/ice préliminaire. 

Un pareil ouvrage n'aurait au-dessus de Celui 
que nous entreprenons, que le mérite -de la 
difficulté vaincue. En y joignant des explica- 
tions en français , nous le rendrons plus aisé à 
enjfndie, et eu même-t$mps plus utile* 



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M. W. DUNBAR, 

DU TEfclUTOIRE DE MlSSISSIBl , 

A M. T. JEFFERSON, 

HUÉ&l&EKÏ 01 I*A SOCIÉTÉ AMIMCAl^E 

SUR £E LANGAGE DES SIGNES 

«OU QWEXQfcES INDIENS DE L*À*É!UQUE SEWÊWfftlONÀLE. 



Monmedii, 

Nous avons eu ici X homme aux stgrtts de 
M. Nolanj mais il a été si distrait, qu'il s'est 
passé beaucoup <it temps ayant que j'aie trouvé 
ï occasion de m'entrâtenir avec lui j et ensuite- 
étant tombé malade , il a montréun si vif désir 

(i) AràJtr* Phil. Tarn* Val. Vi r Part, i , 1804. 



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( 130 ) 

de retourner dans son pays, que je n'ai plus 
osé me flatter de rien gagner sur son impa- 
tience. 

Cependant nous avons pu commencer ; et 
quoique nous n ; ayons fait que peu de choses , 
cela suffît pour me convaincre que ce langage 
des signes à été institué avec art et par système. 
Dans ma dernière , j'aj remarqué qu'il existe 
quelqu'analogie entre la langue écrite des Chi- 
nois , et le langage des signes denos occiden- 
taux. Je n'avais pas encore la relation de l'am- 
bassade anglaise à la Chine de M. George Staun- 
tou. Permettez - moi de J transcrire un qu deux 
paragraphes de cet ouvrage , qui me semble ap- 
puyer mes idées sur la vraisemblance de l'iden- 
tité d'origine de ces d'eux langues ; « Presque 
« tous les babitans des bords de la merde Chine 
« et de l'Asie orientale, entendent et emploient 
« l'écriture des Chinois , quoiqu'ils n'encon- 
« naissent pas la langue parlée. Deux cents 
« caractères environ servent à marquer les prin- 
« cipaux objets de la nature. On peut les cpnsî- 
« dérer coçirae les racines de la langue; tous les 
c autres mots, comme des espèces dans un ordre 
« systématique, s'y rapportent à 'leurs genres 
« ou à leurs racines propres. Le cœur forme-un 
« genre, rpprésqnté ..pv.'une ligne courbe -qui a 



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(III) 

« quelque chose de la forme de cet objet, et 
« les espèces qui s'y rapportent comprennent 
« tous les sentimens, les passions etles affections 
« qui agitent le cœur humain ; et chaque espèce 
« est accompagnée d'un signe propre à indiquer 
« son genre, qui est le cœur. » Or, monsieur, si 
nous changeons le commencement de ce pas- 
sage, et que nous disions : «Presque toutes, les 
« nations indiennes qui vivent entre le Missis- 
« sipi et l'Océan américain occidental , cotû- 

* éprennent et emploient le même langage de 
« Signes , quoiqu'en général leurs langues # par- 
€ lées leur soient "respectivement inconnues, » 
le testé du paragraphe sera une 'description 
parfaite de la composition de ce langage des 
signes, et pourra donner aux savans une idée 
complète de Tordre systématique qu'on a suivi 
dans sa formation. Permèitez-nioi de mettre 
sous vos yeux une liste courte et très-imparfaite 

• dç ces signes. Vous y verrez que l'eau consti- 
tue un genre; et que la J>luie , la neige, la 
glace , la grêle , le givre, la rosée, etc. , sont 
autant d'espèces représentées par des signes 
plus ou moins complets , mais conservant tou- 
jours là racine ou le genre comme base' du 
signe composé. 

• Nous apprenons aussi que « s'il reste quel- 



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( *33 ) 
que doute sur le sens d'une expression particu- 
lière , on a recours à un dernier moyen ,. qui 
est de tracer en l'air, avec le doigt ou autrer 
ment, la forme du caractère , et l'on détermine 
de cette manière ce qu'on veut exprimer. # 
Voilà encore ici une grande analogie entre le 
langage et la pratique de ces contrées éloignées 
l'une de l'autre; car ces indiens occidentaux 
ont tellement l'habitude ois signes , qu'il n'em- 
ploient jamais le langage parlé , sans tracer en 
même-temps en l'air, et commepar instinct, tous 
les signes correspondans , avec la rapidité delà 
conversation ordinaire. Je ne puis m'empêcber 
de conclure que cette coutume des Chinois de 
tracer quelquefois des caractères en l'air, ne 
soit une preuve, que ce langage des signes était 
dans le principe généralement employé paç 
eux et par toutes lqs nations de la côte ôrîen-r 
taie de l'Asie ; et peut-être même qu'en faisant 
des recherches , on trouverait que l'usage de 
ce langage universel n'est pas encore entière- 
ment perdu. Dans la relation déjà citée de 
l'ambassade, on ne fait mention , je crois * 
que de trois caractères chinois : le soleil repré- 
senté par un cercle; la lune par un crois- 
sant ; et Y homme par deux lignes formant un 
Angle qui représente iœc^tréjnûé? inférieures. 



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(u5) 
Ces trois signai sont précisément lès mêmes 
dont se servit nos occidentaux. Pj?uç repré- 
senter les. deux premiers objets , ils disposent 
en cetclp ou encrassant le 'pouce et l'indes 
de la main droite $ le feigne de l'homme se fait 
en étjandant l'index de la main droite et le por- 
tant en bas , et en le tenant, un moment, entrô 
les extrémités inférieures. 

11 est probable -qu'on trouverait dans nos 
Vides maritimes de$ matelots chinois ou autres, 
qui pourraient nous fournir d'utiles docu- 
mens; et il ne serait pas difficile de se procurer 
une boliection de caractères chinois avec une 
eîplication en anglais; ce qui nous offrirait .un 
moyen.de faire des comparaisons ultérieures 
et des recherches s&r oe sujet intéressant. Je 
crois que le capitaine <Took dit quelque part, 
qn.il trouva dans quelques-unes des îles de 
TOcéan pacifique occidental, des ho Ames qui 
«raient une grande fecilité À communiquer 
leurs idées par signes > et faisaient un fréquent 
usage de gestes. Ce n'était probablement autre 
chose que le langage dès signes. Si Ton trouvé 
que les Chinois se servent encore , en certaines 
occasions , d'eti langage de signes, urie nou- 
velle expérience pourfu seule nous convaincre 
que ce n'est pas celui dont se sentant nos in- 



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( "4 ) 

diens occidentaux. De-là résulterait là preuve 
d'une «ajlafogie d'une correspondance entre les 
continens du nouveau et de l'ancien monde, 
ce qui conduirait directement à résQudre la* 
la question , sans s'embarrasser de Vmcerti- 
lude qui résulte de la ressemblance imparfaite 
dés mots; 

Signes employés par les nations indiennes à 
test du Missisiipi* et dont il a été fait 
mention dans la lettre précédente. 

Blanc. Avec le dessous des doigts de la 
m*yn droite y frottez doucement la partie de la 
main gauche qui correspond à l'articulation 
des os du, pouce et de l'index. i 

OPuf. La main droite élevée, les doigts ei 
le pouce* étendus et rapprochés les uns des 
autres , comme pour y tenir un œuf. 

Pierre. De la main droite fermée, frappe* 
plusieurs fois et à petits coups sur la gauçhew . 

Le même ou semblable à ce qui a précédé* 
Placez les deux index parallèlement l'un à 
l'autre , et portez-les un peu eh avant. „ 
, Eau. Donnez à la main ]$ forme d'une 
coupe, élevez-la vers la bouche, un peu au- 
dessus, sam la toucher. 



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( <>* ) 

Pluie. Commencez pat le signe de Vçau, 
ensuite élevez la main à la hauteur du front , 
étendez les doigts en avant, et dqnnez T lettr un 
petit mouvement, comme pour. représenter la 
chute de l'eau. 

. Neige. Commencer par le signe de pluie, 
ensuite le «igné de Voir ou àa/roid^ et finisse* 
pajr le signe de blanc. 

Glace, Commencez par le signe d'eau, en* 
suite celui de/roûf, puis celui de terre r et enfin 
celui de pierre* avec le signe de m^mement 
ou de similitude. 

< Grêle. Commencez par le signe à 1 eau 3 en- 
suite celui de/ro/Vf, puis celui de pierrç 3 Ap 
semblable , puis le signe de blanc ^et finissez 
par le signe à'ceuf. Tous ces signes cpmbiués 
donnent l'idée de grêle. . \ \ ., 

Gelée blanche. D'abord le signe de Veau, 
ensuite celui de la nuit on de Y obscurité 3 puis 
dejroidj puis de blanc, et enfin de terre. 

Nuage. D'abord signe d'eau, élevez ensuite 
les deux mains à la hauteur du front, et eu 
leur donnant une inclinaison de i5% croisez-, 
les doucement. * 

Feu. Les deux mains demi-fermées placées 
devant la poitrine » se touchant , ou près Tune 
de l'autre , donnez-leur un mouvement un peu 



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*if én-dèttotsylês doigts étendus et le* mains 
urt peu séparées en même temps, comme pour 
imiter la flamme. 

Apporte*, alh% chercher 6\ï dpnnex-nuyi* 
La main à moitié fermée, le pouce appujé 
sur l'index, se portant d'abord un ]4eu à droite 
eu & gauche, et $e reportent, par une légère 
secousse, au côté opposé^ comme si elle £ous«i 
sait quelque* chose daps cette direction. Par 
conséquent, si le îsîgn^edè Ï4du précède Cêtfttfc 
èi, cd* VttudMi dite dôhnéi^mùi de ïeût/1 

Terre. Les deux mains ouvertes et éten- 
due», portées horizontalement à côté Pune de 
l'autre, devant les' genoux, ramenées ensuite 
au côté opposé, et élevées, par un mouvement 
circulaire, jusqu'au devant delà face. 

Air. La main droite élevée dans une sitna^ 
tiôn perpendiculaire, et portée, par un mouve- 
ment .d'oscillation et de tremblement , jusque? 
devant le visage. ' 

Gros , grand, fatrgè* Les deux mains bien 
ouvertes, placées loin des càté^ respectifs du 
cefp^, et se ; porumt ensuite en avant; ' 

Craindre , s'effrayer, effrayer. Les deux 
mains et lesi doigté tàurâéîi en-dedans contre 
kfé fausses côtes , et ensuite portés en haut par 
un mouvement tfe tremblement 1 , comme "pouf 



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représenter l'idée -du cœur qm bondît veri la 
gorge; les trois derniers signes, placés dans 
l'Ordre donné, exprimeraient l'idée d'un vio- 
lent ouragan* :,.,:. 

Le soleil. Le pouce et l'index formant mû 
cercle à la hauteur du front y vis-à-vi* lé face. 

La lune. Le pouce et Piàdex ouverts , pla- 
cés à la hauteur et près de l'oreille droite. Ce 
dernier signe est généralement précédé de te- 
]\xi àe nuit ou d'obscurité. ! * 

La nuit: Les deux mains ouvertes et éten-^ 
dues , se croisant horizontalement. 

La chaleur. Les deux mains élevées à la 
hauteur de la tête, et s'inclinant en avant ho- 
rizontalement avec les extrémités des aoigts 
un peu courbés en bas. 

Le froid. Le même signe que potkr -Yufr*} 
mais lorsqu'il s'applique à une personne, là 
main droite se ferme tt s'arrête près âé V& 
paule, en tremblant. ' 

Je. Les doigts de la main droite mis contre 
la poitrine. Ce dernier sig$e> avec le pféeè&nt 
place après lai , sîgoifîer&'/W fr&id. 

Fumée, Commencer pisir le signe dejfëfa^ 
élevez ensuite la iriain, les doigts ouverts, 
comme pour représenter la fumée. 



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( i*8 ) 
, - Clair, Les taahis s'élèvent et s'écartent des 
deux côtés de la tête. 

Arc. La main gauche un peu étendue, la 
droite la touche, et fait le mouvement de tirer 
la^cordt de Tare, 

Tonnerre. Le signe de la pluie, accompagné 
du son de la voix qui imite le bruit roulant du 
tonnerre. 

La foudre. D'abord le signe du tonnerre, 
ouvrir ensuite et séparer les mains, et enfin 
porter la droite vers la terre, au milieu du trou 
qui vient d'être faiu. , 

. Vache. Les deux index sur les côtés de la 
tête, et dirigés en-dehors, comme pour repré- 
senter la position des cornes. 

Mâle et femelle. Pour distinguer dans tous 
les cas le mâle ou la femelle , ajoutez pour le 
mâle une chiquenaude sur la joue ayee l'index 
de la main droite, et pour la femelle, portez 
les deux mains ouvertes vers le seiij, les doigts 
rapprochés , et portez-les ensuite en-dehors. 

' Châtré. Les doigts et le pouce de la main' 
gauche réunis , comme si l'on y tenait quelque 
chose; approchez ensuite la main droite, et 
faites le mouvement de couper transversale- 
ment ce qu'on suppose porté par La main gau- 



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( "9 ) 
che, et ensuite jetez de la main droite ce qui 
vient d'être coupé. 

Volaille domestique. Réunir le pouce et les 
doigts de la main droite, et tenant celle-ci mé- 
diocrement élevée, imiter le mouvenient de la 
tête' du coq, quand il marche. 

Coq d'Inde. Les mains ouvertes à la hau- 
teipr et vis-à-vis les épaules , imitant doucement 
le mouvement des ailes d'un oiseau; ajoutez le 
signe précédent. 

Canard. Le signe précédent, celui de l'eau, 
et enfin de nager, qui se fait par l'index de la 
main droite, étendu en avant et porté de côté , 
et d'autre. 

Cheval. La main droite, le côté extérieur 
en bas , les doigts réunis , le pouce couché et 
étendu en avant. ' *• 

Béte fauve. La main droite étendue verti- 
calement près de l'oreille droite , et souffler 
vivement de la bouche. 

Homme. Avec l'index étendu de la main ,• 
la main fermée , décrivez une ligne commen- 
çant au creux de l'estomac , et descendant par 
le milieu du corps aussi bas que la main peut 
descendre, tenant la main un moment entre 
les extrémités inférieures. 

Femme. Les doigts et le pouce de la main 

9 



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droite à deriii-buverts, et posés? eomme pott# 
saisir le sein. 

% Enfant. Les doigts et le pouce de la main 
droite placés entre les lèvres, retirez-les en- 
suite, et placez la main droite contre l'avai*- 
bras gauche, comme pour tenir un enfant; si 
l'enfant est mâle, faites le signe $ homme ayant 
le dernier signe; si c'est une fille, que ce sôit 
le signe de femme. 

Garçon. Approchez des lèvres les doigts et 
le pouce de la main droite, étendez ensuite 
cette main, et faites le signe $ homme; élevez- 
la ensuite, et placez -la à la hauteur d'u? 
garçon. 

Fille. Commencez comme ci-dessus, et faites 
le signe àefétnme, et élevez ensuite la main 
à la hauteur de la fille (dont vous voulez 
parler. ) * 

Vous. La main ouverte, élevée et se diri- 
geant obliquement en avant. 

Lui ou un autre. Les index étendus et les 
mains fermées ; ces doigts , placés l'un sur 
Tautre , ou près de l'autre , et séparés ensuite 
un peu vivement. 

Plusieurs, beaucoup. Le plat de la main 
droite frappant sur le revers de la gauche; ce 



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( i5i ) 
qui se. répète en proportion du nombre plus 
ou moins grand. - 

Connaître. L'index de la main droite près 
et vis-à-vis le nez , porté par un demi-tour à 
droite,, et ensuite ramené un peu en avant. 
Placez un des pronoms avant ce signe, cela 
signifiera je connais, tu connais , il connaît. 
En faisant ce signe avec les deux mains, on 
exprime connaître beaucoup. 

Maintenant y à présent. Les deux mains en 
creux, et à côté Tune de Vautre, et se portant 
en tremblant de haut en bas, et de bas en haut. 

Prenez ici. La main étendue en avant, la 
paume en-dessous, et ramenée par un mouve- 
ment courbe et incliné vers 4e corps. 

.Allez. Le revers de la main étendu et jeté 
en avant et en haut. 

Que dites -vous? La paume.de la main en 
haut , et portée circulairement en avant et 
abaissée. 

Non, rien. Je nen ai pas. La main devant 
le visage , la paume en-devant et agitée de côté 
et d'autre. 

D\où venez-vous? Parlez. D'abord le signe 
de vous, ensuite la main étendue , ouverte et 
portée vers la poitrine , enfin le signe de que 
dites -vo as? 



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(i5a) 
Venez. L'index porté de droite à gauche» 
*vec un mouvement interrompu , comme pour 
imiter le mouvement alternatif de marcher. 

Mien. La main fermée, et présentée à la vue. 

Maison. La main à demi-ouverte , puis éle- 
vez la main, et lui faites exécuter un demi-tour, 
comme pour faire entrer quelque chose. 

Fait ou fini. Placez vos deux mains le bord 
supérieur et inférieur parallèlement; la main- 
droite portée d'abord en-dehors , se rabat en- 
suite comme pour couper quelque chose. 

Printemps. Le signe de froid auquel il faut 
ajouter le dernier signe àejini. 

Corps. Les mains, dirigées vers les parties 
inférieures du corps , et ramenées ensuite vers 
le haut. 

Cheveux. Le signe de se peigner. 



OBSERVATIONS SUR LA LETTRE PRECEDENTE. 

L'existence d'un peuple, qui, comme l'in- 
sinue M. Dunbar, ne ferait point usage de la 
parole , serait un fait trop extraordinaire pour 
être admis, sur de légères inductions. La pre- 



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( *33 ) 
nrîère réflexion qui se présente en lisant sa 
lettre , c'est que cet homme aux signes pour- 
rait bien n'être qu'un sourd- muet j mais on 
renonce à cette idée quand on voit qu'en faisant 
le signe du tonnerre , il en imitait le bruit avec 
la voix. D'ailleurs si ce sauvage eût été réel- 
lement sourd-muet > il est impossible qu'une 
circonstance si remarquable eut échappé à 
M. Dunbar ,. et qu'il n'en eût pas tenu compte, 
On est donc réduit à supposer ( ce qui rie pré- 
tiendrait pas encore toute objection ) que cet 
homme serait un muet par défaut d'organisa- 
tion, auquel la nécessité aurak appris le lan- 
gage des gestes comme à nos sourds-muets, 
et d'autant mieux que les sauvages en font un 
fréquent usage. 11 est à regretter que M. Dun- 
bait n'ait pas donné quelques renseignemens 
sur la nation et le pays de cet homme, et sur 
la manière dont il communiquait avec lui: 

Parmi les signes qu'il nous transmet , il s'en 
trouve quelques-uns qu'il a probablement mal 
entendus ou mal décrits : ce sont ceux de béte 
fauve, de mâle, de cheval, de chaud, et 
même ceux de maison et de blanc, ainsi que 
la seconde partie de celui de terre. Tous les. 
autres sont d'ailleurs tels qu'un sourd- muet 
l&s* eût dojmés* seulement, quelques-uns,,, 



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( i34 ) 
comme gelée blanche , grêle , soty des signes 
descriptifs qu'on abrège dans l'usage ordinaire. 

On trouve ici une preuve de ce que j'ai dit 
de l'extrême difficulté de faire connaître les 
signes par de simples descriptions écrites : car 
je doute fort que le$ personnes, qui ne sont pas 
familières avec ce langage , se fassent une idée 
nette de ces signes , qui sont cependant , pour 
la plupart , exactement décrits ; et souvent 
même d'une manière trop minutieuse. 

Si le langage des signes eût été formé artifi- 
ciellement et par système , Comme le suppose 
M/ Dunbar , il eût éprouvé des variations 
comme toutes les langues instituées , et eût 
bientôt cessé d'être le même chez les diverses 
nations sauvages/ Ce langage est naturel à 
l'homme , et dès-lors il peut être en usage chez 
différens peuples , sans qu'on en puisse riea 
inférer de leur communication. Il se présente 
des rapprochemens curieux entre ce langage 
et la langue écrite des Chinois , et particu- 
lièrement la langue des livres sacrés ; mais 
on n'en peut rigoureusement rien conclure , 
sinon que de toutes les langues connues, la 
langue chinoise est cellequia le rappprt le plus 
direct à la pensée. Les signes de l'écriture chi- 
noise n'étaient, dans le principe, que des des- 



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(*35) 
sins grossiers djes objets; comme le geste, ils 
représentent l'idée et non le mot. De cette 
seule circonstance naissent une foule de rap- 
ports entre cçs deu* langues. Nous n'en indi- 
queras que quelques-uns , nous réservant d'en- 
trer, à cet égard, dans quelques développe- 
mens , quand nous traiterons de la syptaxe du 
langage des gestes. 

, JEa chinois , pon plus que dans la langue des 
sourds-muets , il n'y a pas une distinction né- 
cessaire entre ce que nous appelons les parties* 
du discours. Le même sign£ peut-être*»djectif, 
verbe, adverbe* substantif; ou plutôt nous lui 
donnons tel ou tel de ces noms, selon la ma- 
nière dont nous traduisons la phrase. Les temps 
et les voix dans les verbes , le nombre dans les 
noms y n'y sont indiqués qu'autant que cela est 
nécessaire pour le sens. On emploie, pour cet 
usage, plusieurs sigiig£, dont quelques-uns ont 
une analogie frappante dans les deux langues. 
Le signe dejini* pour indiquer le temps passé r 
se trouve dans l'une et dans l'autre. Le pluriel 
se marque par l'addition d'un signe qui équi- 
vaut à plusieurs ou beaucoup x ou bien encore 
par un signç circulaire qui embrasse , pour 
ainsi dire, la totalité de l'espèce désignée. 
Les Chinois h comme les squrds - muets r 



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(i36) 

réunissent souvent plusieurs signes, sans avoir 
égard à leurs significations particulières , pour 
ne prendre que ce qu'ils ont de commun. Ainsi 
été et hiver signifiera saison ou année. Cheval, 
bœuf, signifiera animal. Les sourds-muets y 
ajoutent de plus que les Chinois, ce signe cir- 
culaire de généralité dont je viens de parler. 
Les uns et les autres réunissent fréquemment 
aussi des signes opposés , de la manière sui- 
vante ; dedans, dehors, pour dehors / grand, 
petit, pour petit; aimer*, haïr; pour haïr, etc. 
L'analogie de la construction , dans les deux 
langues, offre des rapprôchemens non moins 
iméressans, i 



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(* 7 ) 
LETTRE 

DE J. WALLIS, AU D. THOMAS BEVERLY, 

Sur t éducation des sourds-muets (i). 



3o septembre 1698. 

J'ai reçu votre lettre dû aa septembre , où 
vous me racontez le malheur d'une famille que 
vous connaissez, dans laquelle, sur huit en- 
fans vivans , il s'en trouve cinq qui sont entière- 
ment sourds-muets (muets , je présume , parce 
qu'ils sont sourds). 

Vous me demandez de vous indiquer le meil- 
leur moyen de corriger ces défauts. Vous avez 
eu connaissance , il me semble , d'un M. Alexan- 
dre Pophas ( je crois encore vivant) , sourd de 

(1) Cette lettre , extraite du 3« volume des Œuvres 
mathématiques de Wallis, se trouve aussi dans les 
Transactions philosophiques de Londres, octobre 1698; 
avec un autre morceau du même auteur, sur le même 
âujet. 



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( i53 ) 

naissance , à qui j'ai appris (il y a environ 54 
ou 55 ans ) à parler distinctement , ce que je 
crains bien qu'il n'ait un peu oublié. 11 était 
assez instruit pour exprimer passablement ses 
pensées par écrit , et pour comprendre ce qu'on 
lui écrivait. J'avais obtenu antérieurement le 
itoême succès sur M. Daniel Whaley, mort de- 
puis peu , et qui était sourd depuis l'enfance. 

J'ai eu aussi plusieurs personnes qui, sans 
être sourdes , avaient la langue si embarrassée , 
qu'elles ne faisaient que balbutier ou bégayer, et 
ne pouvaient absolument ou du moins presqi*e 
pas prononcer certaines lettres. Je leur ai ap- 
pris à articuler distinctement et sans peine ces 
sons , qu'elles ne pouvaient faire entendre au- 
paravant; et elles avaient si bien surmonté cet 
embarras , qu'il n'était plus ou presque plus 
sensible. 

J'ai instruit encore quelques autres sourds- 
muets, sans même chercher à leur enseigner à 
parler; je leur ai seulement appris à com- 
prendre ce qu'on leur éciivait, et à exprimer 
passablement leurs pensées par écrit. En peu 
de temps ils avaient fait Eiëaqîqup plus de pro- 
grès et avaient acquis beaucoup plus de^ con- 
naissances qu'on ne pouvait le penser, d'un 
" homme dans leur position ; et ils étaient en 



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( i39 ) 
état (si ou leg eût cultivés davantage ) d'acqué- 
rir toutes les autres connaissances -qui peuvent 
se transmettre par la lecture. 

Pour la première partie de cette tâche , qui 
consiste à apprendre à? parler ^ux muets et à 
corriger le défaut dçs bègues, j'y réussis en 
leur faisant voir quelles positions , quels mou- 
vemensil faut donnera la gorge, à la langue, 
aux lèvres et aux autres organes de la voix 
pour l'articulation de chaque son.: ce qui étant 
fait, le souffle qui sondes poumons formera 
cessons, que celui qui les profère s'entende ou 
ne s'entende pas. 

J'ai déjà développé , depuis long-temps , la 
formation respective de tous les sens articulés, 
dans mon Traité de la parole, qui est en tête 
de ma Grammaire anglaise imprimée pour la 
première fois en i655; et je suis le premier, je 
crois , qui ait traité ce sujet. Appuyé de ces 
principes , j'ai .appris d'abord à Whaley , en*- 
ensuite à Pophas, à articuler distinctement 
tous les mots possibles ( tous ceux du moins 
que je puis prononcer). Je lui fis entr'autres 
prononcer , en présence et à la grande admira- 
tion d'un Polonais , quelques mots des plus 
difficiles de sa langue. J'ai fait aussi articuler 
sans peine, à quelques étrangers , des mots de 



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( Ho ) 

notre langue qui leur avaient paru impossibles 
à prononcer. 

Voilà la partie la plus facile de la tâche ,, 
bien que Ce soit celle qu'on regarde commu- 
nément comm£ la plus admirable. Cependant,, 
sans ce qui reste à faire , ce serait d'un bien 
faible usage. Car prononcer des mots comme 
des perroquets , sans connaître leur significa- 
tion , de quelle utilité serait-ce dans le com- 
merce de la vie? Et même si le sourd-muet qui 
parle n'a pas habituellement quelqu'un qui 
relève et corrige les fautes qui lui échappent,, 
l'usage qu'il a de la parole s'altérera peu à peu» 
et se perdra par le défaut de soin. Si l'homme 
qui a la plus belle écriture vient à perdre la 
vue , sa main n'étant plus guidée par ses yeux, 
il aura bientôt oublié la délicatesse des traits 
des lettres ; de même celui qui ne s'entend 
point parler,, doit nécessairement oublier ces 
positions, ces mouvemens délicats des organes, 
d'où résulte le sonj si, faute de l'ouïe , il n'a 
quelqu'un dont les avis dirigent sa langue. 

Mais c'est la seconde partie (celle qui a pour 
but de leur donner l'usage du discours écrit) 
que vous désirez. 

Pour* cela , il faut , avant tout , que le muet 
qu'on veut instruire, apprenne à écrire, c'est?- 



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(«40 

à-dire, à représenter aux yeux ce que les sons 
( des lettres) présentent aux oreilles. 

Il sera fort avantageux ( comme on n'a pas 
toujours sous la main une plume et de l'encre) 
de lui apprendre à désigner autrement les let- 
tres : si vous voulez par la position et le mou- 
vement des doigts, de la main ou de quelque 
autre partie du corps j par exemple, que les 
cinq voyelles a > e > i^o > u y soient désignées 
par les extrémités des cinq doigts ; les autres 
lettres b> Cj d> etc. , par une position ou un 
autre mouvement, enfin comme il vous pa- 
raîtra le plus commode et selon la convention 
que vous établirez avec lui. 

Ensuite il faut lui apprendre à s'exprimer de 
la même manière que les enfans apprennent 
leur langue (ce à quoi on fait généralement à 
peine attention ) , avec cette différence que les 
enfans apprennent les sons par les oreilles, et 
que le muet apprend par les yeux les signes 
qui représentent ces mêmes sons. Or, les sons 
et les signes peuvent représenter à volonté les 
mêmes choses ou les mêmes idées. 

Les enfans apprennent d'abord les noms des 
choses y il est aussi bon de donner graduelle- 
ment au sourd-muet la nomenclature des objets 
qui l'environnent et qui se présenter à sa vue, 



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( 4* ) 

et de lui faire indiquer les choses auxquels les 
noms répondent. Que ces noms soient disposés 
dans un ordre commode, sous différens titres; 
non pas confusément , -mais rangés par co- 
lonnes , ou 9 par d'autres distribuions sur le 
papier,* de manière que leuç position indique à 
l'œil le rapport qu'ont entr'eux les choses dé- 
signées par ces noms : par exemple que les 
contraires et les corrélatifs soient écrits sur des 
endroits opposés du papier; les subordonnés, 
placés sous les mots dont ils dépendent; ce qui 
fera , à un certain point, l'office de la mémoire 
qu'on appelle locale. 

Ainsi , par exemple , dans une page sous le 
titre homme, vous écrirez, non pas au hasard, 
mais dans un ordre convenable, homme, femme, ' 
enfant (garçon, fille) , et, si vous voulez, le& 
noms de quelques personnes de la famille ou 
des connaissances; laissant des places vides 
pour inscrire, dans l'occasion , les autres noms 
et les mots qui ont rapport à la même classe. 

Dans un atyre tableau sous le titre corps* 
vous écrirez de même., etc. (i), ayant soin 

■ \ ' i , ■ ■ ■ i t I I I i i f i * i m i i I I n i i ,| || 

(i) Je supprime, pour abréger, les exemples que 
chacun peut suppléer, et qui ont d'ailleurs un rapport 
plus particulier a la langue anglaise. 



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( i43 ) 
de laisser, comme précédemment , des places 
vides pour y insérer dans l'occasion les autres 
mots qui se présenteront. 

Quand il aura appris la signification des 
mots compris dans chacun de ces tableaux, 
qu'il les écrive lui-même dans le même ordre 
sur des pages différentes d'un cahier destiné à 
cet usage, afin de fortifier sa mémoire, et aussi 
pour qu'il le consulte dans le besoin. • 

Dans un troisième tableau , avec le titre de 
parties intérieures > on écrira... . 

Viennent ensuite les titres oiseaux... pois- 
jsons.... plantes et les subdivisions.... choses 
inanimées.... habits.... maison.... chambre. 
Sous chaque titre , tous les objets et usten- 
siles qui y ont rapport, avec dès divisions 
et des subdivisions convenables, qu'il serait 
trop long de rapporter ici. 
< Les noms des autres objets seront distribués 
en diverses classes, de la même mariiez, avec 
le soin de laisser des places vides , qu'on rem* 
plira en temps et lieu , pofar ne pas surcharger 
d'abord la mémoire de l'élève.... 

Lorsqu'il aura déjà une nomenclature assez 
«tendue, il sera bon He lui* faire connaître 
(sous lès titres singulier et pluriel) comment 
A le pluriel se forme du singulier. ... 



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( i44 ) 

Il faut toujours commencer par les particu- 
larités et finir par le titre général qui les em- 
brasse toutes. Sur un autre tableau , on mettra 
les particules un, une, le, la, ce, cela, ceci, 
celui, etc# 

Ensuite les pronoms je, me, moi, mon, tu, 
te, toi, son, etc. Puis sous les titres d'adjec- 
tifs et de substantifs, on lui apprendra à les 
réunir, comme ma main, son pied, etc. 

Pour mieux lui faire connaître les adjectifs , 
sous le titre couleur, vous mettrez blanc, gris, 
noir, brun, vert, bleu, jaune, rouge. En lui 
montrant ces mots, vous lui ferez yoir qu'ils 
désignent les couleurs nommées. 

Il en sera de même pour les mots qui ont 
rapport au goût, ... à l'odorat. ... à l'ouie. ... au 
toucher.... Vous pourrez ajouter dés exemples 
d'adjectifs joints à leurs substantifs : comme 
pain blanc, pain bis, gazon, vert, siège doux, 
siège dur, chapeau noir, mon chapeau noir, etc. 

Vous lui présenterez ensuite l'adjectif séparé 
du substantif par le verbe copulatif : comme 
l'argent est blanc, l'or est jaune, la neige est 
blanche, je suis malade, etc. : par quoi vous 
lui donnerez peu à peu la connaissance -de la 
syntaxe.. 

Vous lui offrirez de même la liaison d'im 



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( «45 ) 
substantif arec un substantif: comme Yor est 
tin métal, la rose est une fleur, nous sommes 
des hommes , etc. 

Après lui avoir fait connaître les mots qui 
ont rapport aux qualités, il faut lui mettre, sur 
une autre page, ceux qui ont rapport à la quan- 
tité : comme long , court. . . . ceux qui ont rap- 
port à la forme.... à la situation , etc. Le tout 
sous les titres respectifs de qualité, quantité* 
figure? position, mouvement. 

De même sous des titres convenables, tout 

ce qui regarde le temps, le lieu, le nombre, 

les poids, la mesure , les monnaies, lui devra 

être méthodiquement enseigné, quand l^naître 

' le jugera à propos. 

Après ce qu 01^ appelle la concordance du 
substantif et de l'adjectif, il faudra lui mon- 
trer la liaison du sujet et du verbe, par des 
exemples bien choisis ? comme je marche, vous 
voyez , le feu brûle , le soleil luit , le vent 
souffle, la pluie tombe (sous les titres de nomi- 
natif, verbe). 

Sous les titres sujet, verbe, régime, vous 
mettrez des exemples du verbe transitif: comme 
je vous vois, vous me voyez, le feu brûle le- 
bois , le domestique fait le feu , etc. , ou avec 
un double régime, comme Thomas m'a raconté 

10 



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04M 

une histoire ; John m'apprend le dessin. Après 
quoi il faut lui apprendre la conjugaison, ou 
ce qui en est l'équivale nt ; car. dans notre langue 
anglaise, etc. 

Après les verbes, vous lui ferez connaître les 
prépositions qui déterminent tous les rapports 
des noms; car nous n'avons pas t» qu'on ap>- 
pelle des cas. On fera connaître la valeur de 
ces prépositions par des phrases convenables 
pour chaque signification; exemple pour la 
proposition de (of) : un morceau de pain, Une 
pinte de vin, le couvercle d'un pot, la couleur 
de l'or,* un anneau d'or, une coupe d'argent; 
le maire de Londres , le plus grand de tous. 
Il en sera de même pour les autres préposi- 
tions. 

Quand votre élève pourra passablement com- 
prendre une proposition simple , il faudra lui 
enseigner, de la même manière, la valeur des 
conjonctions, qui lient non seulement les mots, 
mais aussi les phrases ou les propositions. Tels 
sont et, donc, de même, etc. ; ce qu'il faudra 
éclaircir par des exemples convenables. 

Quand son cahier aura une quantité suffi- 
sante de mots bien disposés dans un ordre et 
jsous des titres convenables , et qu'il l'aura en- 
richi, peu à peu, de toutes les expressions qui se 



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( Hi ) 

seront offertes, -cela pourra lui tenir lien, en 
même temps, de Dictionpaire et de Grammaire 
pour la langue anglaise* 

Si le sourd-mueta. d'heureuses dispositions ► 
et le maître de la sagacké, si l'attention de l'un 
répond aux soins de l'autre , on pourra , dan& 
l'espace d'environ une année,, et je parle d'après 
mon expérience, obtenir beaucoup glus de pro- 
grès qu'on ne pourrait s'y attendre, et jeter les 
bases. solides d'une instruction plus étendue, 
par rapport à la rçligion eu aux autres con- 
naissances qui peuvent s'acquérir par la lecture. 

Il sera avantageux d'avoir toujours à votre 
disposition une plume et du papier, pour tra- 
duire, par des, mots, ce qu'il indique par ses 
gestes* et pour lui faire écrire ce qu il donne 
à entendre par ses signes ; car tes \muets sont 
assez: habiles à exprimer leurs pensées par 
signes/ et iLest extrêmement utile que nous 
apprenions cette espèce de tangue, pour leur 
enseigner la nôtre , en leur montrant quels 
mots répondent à tels ou tels signes.' 

Il sera bon, quand l'élève sera suffisamment 
instruit» de la nomenclature , de réunir quel- 
ques mots épars dans ses tableaux, pour en 
former quelques phrases les plus simples et les 
,glus claires gpssibles, comme : la tête est la 



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(48) 
partie supérieure du corps, la face .est la partie 
antérieure de la tète, etc. En leur écrivant 
d'abord et en expliquant ensuite, par signes* 
quelques phrases analogues > bien claires, on 
leur donne l'intelligence des propositions 
simples. L'instituteur saisira ensuite toutes les 
occasions pour leur donner l'intelligence du 
discours. 

Voilà , Monsieur, le précis de la méthode 
que j'ai employée avec quelque succès. Pour 
vous l'expliquer parfaitement, il faudrait un 
volume, et cette lettre est déjà fort longue.,.. 
J'ai tout expliqué aussi clairement qu'il m'a été 
possible, afin, qu'après moi , l'en en puisse faire 
usage. J'ai tout approprié à la langue anglaise, 
puisque c'était des Anglais qu'il s'agissait d'ins- 
truire. Pour l'accommoder aux autres langues, 
il faudrait faire beaucoup de chfengeaiens re- 
latifs au génie de chaque langue. 



La marche tracée par Wallis, simple et 
facile, pourrait être suivie avec avantage dans 
une éducation privée. J'ai rapporté cette lettre 
presqu'en entier, poar justifier ce que j'ai dit 
touchant la méthode d'instruction , par la voie 
exclusive des signes, employée par cet auteur, 



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( '49 ) 
et en même temps pour faire voir combien ses 
procédés sont différens de ceux de l'abbé de 
l'Epée , et combien il serait injuste de soup- 
çonner ce dernier de s'être approprié l'inven- 
tion d'un autre. 



N. B. Voici comment j'avais d'abord rendu les deux 
versets du pseaume 19, que je cite à la pag. 92 : Les 
cieux racontent la gloire de l'Eternel , et le firmament 
publie les œuvres de ses mains.... Ce ne sont point des 
discours, ce ne sont point des paroles, aucun son ne 
se fait entendre. C'est un langage (1) qui est com- 
pris de toute la terre. 

Cette version me paraissait plus conforme au texte 
be'breu , plus claire , et entrait mieux dans ma pensée. 
Je la changeai, sur l'observation qui me fut faite qu'elle 
•'écartait trop de la Vulgate. Mais je viens de trouver 
que quelques interprètes ont entendu ce passage comme 
je l'avais traduit. 



(1) Ou peut-être , plus littéralement, ce sont des caractères , 
des signe* qui se manifestent à toute la terre. 



FIN. 



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( >5o ) 

ERRATA. 

Pag. 8 , &g* 1 4 /gui «eut , Us. qui ont.- P . 18 , £ 7, et double, . 
lu. redouble. P. 22 , Z. 26 , menuisier, ajoutez tourneur. P. a3 , 
/. i5, il 'faut avant tout qu-en sache, etc. y lis. H faut qu'on sache 
s'entendre avec eux ; avant de vouloir leur appiendre à exprimer 
une idée par un mot , il faut.... P. 3i , l. 3 , trouver eux-mêmes % 
lis. trouver à eux-mêmes. P. 29, h 20, gesticulant y lis. qui 
gesticule. P. 36, t. 17', composition des caractères, lis\ compo- 
sition de caractères. P. £5, l. 6, le luxe de, lis. le luxe des. 
P. 76, L i3, lythographier, Zlt. lithograpbier. P. 88, /. 8^ 
Europa,7w. Europe. P. 90 , 2. 4 et 7, phénicien, /w. phrygien. 
P. 10b, l. 17, a déchu, lis. est déchu. P. 114, L 9, Vosius,. 
Iw. Vossîus. 'P. 124 9 i«2 , d'une analogie d'une cofrespônuance ». 
-lit. d'une correspondance. P. 127, Z. 16, eourhés, &• cQurfcé#av_ 
P. 1 39 , J. i5 > sens articulés, tts. sons articulés* 




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